Van Gennep, Turner, Sibony, Bhabha : quatre descriptions de l'entre-deux, et ce qui les sépare.
La notion d'entre-deux n'appartient en propre à aucune discipline. Elle a été décrite quatre fois, sous quatre noms, par des traditions qui ne se citent pas toujours entre elles — et ces quatre descriptions ne disent pas exactement la même chose.
L'ethnologie française arrive la première. En 1909, Arnold van Gennep isole dans les rites de passage une séquence à trois temps — séparation, marge, agrégation — et observe que la phase médiane est partout la plus longue et la plus codifiée. Il l'appelle la marge, d'après le latin limen, le seuil. Un demi-siècle plus tard, l'anthropologie britannique reprend le terme : Victor Turner tire de ses observations chez les Ndembu la notion de liminalité et lui ajoute une conséquence sociale, la communitas, ce lien d'égalité qui apparaît entre ceux qui traversent ensemble la même marge.
La psychanalyse déplace le problème. Chez Daniel Sibony, dont l'ouvrage de 1991 a donné au mot sa fortune française, l'entre-deux n'est pas un passage mais une position : on ne le traverse pas, on l'habite. Les études postcoloniales, enfin, en font un lieu d'invention. Le tiers-espace de Homi Bhabha désigne l'écart où deux cultures se rencontrent sans qu'aucune l'emporte, et où se produit quelque chose qui n'existait dans ni l'une ni l'autre.
Le désaccord porte sur un point décisif : la durée. Chez Van Gennep et chez Turner, la marge est bornée, et un rite la referme. Chez Sibony et chez Bhabha, elle peut ne jamais se refermer, sans que ce soit un échec. La différence n'est pas seulement académique. Elle change la façon dont une personne lit sa propre situation : attendre la fin d'un intervalle qui n'a pas de terme prévu épuise, alors que reconnaître qu'on y vit permet d'y installer autre chose.
Un second désaccord porte sur le sujet concerné. Van Gennep et Turner décrivent des groupes, avec des rites publics et des officiants ; Sibony décrit une personne, sans témoin ni calendrier. C'est en partie pourquoi les intervalles contemporains se vivent mal : la structure est restée, les rites qui l'encadraient ont disparu.
L'article de définition qui ouvre cette rubrique fait le tri entre les mots voisins — transition, seuil, limbes, zone grise — et propose trois signes qui permettent de reconnaître un intervalle plutôt que de le définir. Les six autres rubriques du site partent de là et examinent des situations concrètes.

Le tiers-espace décrit par Homi Bhabha : ni la culture d'origine ni celle d'accueil, mais le lieu de négociation où se fabriquent les identités.

Pour le psychanalyste Daniel Sibony, l'entre-deux n'est pas un vide à combler mais un lien qui sépare et relie. Sa thèse, ses exemples, ses limites.

Ce que Victor Turner ajoute à Van Gennep : la liminalité comme état à part entière, l'égalité entre ceux qui la traversent, et la notion de communitas…

Séparation, marge, agrégation : la structure en trois temps décrite par Arnold van Gennep en 1909, et ce qu'elle explique encore de nos transitions.

L'entre-deux : l'état, l'espace ou le moment situé entre deux choses distinctes. Définition, origine du mot et usages en sciences humaines.