Le tiers-espace de Homi Bhabha

Sur une plaque de rue du Monténégro, un même lieu porte deux noms, l'un en albanais, l'autre en serbe. Pour Homi Bhabha, l'intéressant n'est ni l'un ni l'autre, mais ce qui se joue entre les deux inscriptions. Il appelle tiers-espace ce lieu de négociation où les signes des deux cultures sont repris et déplacés, et où les identités se fabriquent.
Une notion née des études postcoloniales
En 1817, près de Delhi, un catéchiste dépêché par une mission anglicane rencontre un groupe d'Indiens assis sous un bosquet, occupés à lire l'Évangile en langue vernaculaire. Ils ont accepté le livre, l'ont plié à leurs propres catégories, et refusent le baptême. Ce refus, rapporté par la mission elle-même, ouvre l'un des chapitres les plus commentés du livre.
Homi Bhabha, théoricien indien enseignant aux États-Unis, développe la notion de tiers-espace dans Les Lieux de la culture, paru en anglais en 1994. Son point de départ est une insatisfaction. Les analyses de la colonisation opposaient jusque-là deux blocs, colonisateur et colonisé, chacun supposé homogène. Bhabha observe que la rencontre produit autre chose que la somme ou l'écrasement de l'un par l'autre. Elle produit un espace tiers, où les signes des deux cultures sont repris, déplacés et retournés.
Sa formation est littéraire. Né à Bombay en 1949 dans une famille parsie, formé à Oxford, il enseigne aujourd'hui à Harvard. Il lit les archives coloniales comme des textes, avec les outils de Frantz Fanon, de Jacques Lacan et de Jacques Derrida. Le livre est traduit en français en 2007 chez Payot, sous le titre Les Lieux de la culture. Cette méthode explique la force de l'analyse autant que les reproches qui lui sont faits.
L'hybridité n'est pas le mélange
Le mot hybridité prête à confusion. Bhabha ne décrit pas un métissage harmonieux où deux traditions se fondraient. Il décrit un rapport de force dans lequel le dominé reprend le vocabulaire du dominant en le décalant légèrement, et par ce décalage lui retire son autorité. L'exemple qu'il analyse longuement est celui de la Bible anglaise reçue et réinterprétée dans l'Inde coloniale selon des catégories locales. La traduction n'est jamais neutre : elle est l'endroit où le pouvoir se joue.
L'hybridité, chez lui, n'est donc pas un état des personnes mais un effet de discours. Elle ne qualifie pas des individus métis. Elle désigne ce qui arrive à un signe quand il change de main : le mot reste, l'autorité qui l'accompagnait ne suit pas. La précision se perd dans l'usage courant, où hybride finit par vouloir dire mélangé.
Le mimétisme, presque semblable mais pas tout à fait
La notion la plus précise de Bhabha est celle de mimicry, que le français rend par mimétisme. L'administration coloniale voulait former des sujets qui lui ressemblent : mêmes écoles, même langue, mêmes manières, mais jamais tout à fait. Bhabha résume cette consigne implicite par une formule devenue célèbre, presque le même, mais pas tout à fait.
Ce presque est le point sensible. Le sujet formé à l'image du colonisateur en devient le double approximatif, et ce double lui renvoie une image légèrement déformée. La ressemblance imparfaite, voulue par le pouvoir, finit par le menacer : elle montre que la position dominante s'imite, donc qu'elle n'a rien de naturel. Le mimétisme n'est ni obéissance ni révolte. C'est une troisième conduite, difficile à qualifier, et c'est pour cette raison qu'elle occupe Bhabha.
Ce que le tiers-espace ouvre
L'intérêt pratique de la notion tient à ce qu'elle refuse. Elle refuse l'idée qu'un immigré devrait choisir entre assimilation et fidélité à l'origine, parce qu'elle nie que ces deux pôles soient stables. Une culture d'accueil est elle-même travaillée par ce qu'elle accueille. Un quartier, une langue de rue, une cuisine, une musique naissent dans cet intervalle et n'appartiennent à aucun des deux répertoires initiaux. Le tiers-espace n'est donc pas un compromis mais un lieu de production.
La formule qui résume cette position est celle d'un troisième terme. Ni la culture d'origine, ni la culture d'accueil, ni leur moyenne : autre chose, produit dans la rencontre et intraduisible dans les deux répertoires de départ. Bhabha ajoute que ce lieu n'a rien de confortable. On y négocie en permanence, sans jamais disposer d'un point de vue extérieur d'où juger.
Repérer un tiers-espace concret
La notion devient plus claire dès qu'on l'applique à un objet précis. Une langue de quartier qui emprunte à deux répertoires, un plat qui n'existe ni dans le pays de départ ni dans celui d'arrivée, un rite familial recomposé après une migration : chacun de ces exemples est intraduisible dans les deux cultures d'origine. Ils ne sont ni une survivance ni une assimilation. Les repérer suppose de regarder ce que les gens font effectivement, plutôt que ce qu'ils déclarent être, et c'est sur ce point que le travail de terrain complète utilement la théorie.
Cette attention aux pratiques rapproche Bhabha de travaux qu'il ne cite pas, ceux des ethnographes de la migration. Elle éclaire aussi une expérience courante chez les personnes de double culture : le sentiment d'être en défaut dans les deux directions vient souvent d'une comparaison avec deux modèles supposés purs, qui n'existent ni l'un ni l'autre.
Les critiques adressées à Bhabha
Le principal reproche vient d'auteurs comme Aijaz Ahmad : à force d'insister sur les jeux de langage, l'approche risquerait de perdre de vue les conditions matérielles, l'inégalité économique et la violence concrète de la domination. La critique est fondée et il vaut mieux lire Bhabha en la gardant à l'esprit. Sa notion décrit bien un mécanisme culturel ; elle ne dispense pas de regarder qui détient les moyens, les papiers et le logement.
Un second reproche porte sur l'écriture. En 1998, la revue Philosophy and Literature lui a décerné le deuxième prix de son concours de mauvaise écriture universitaire, pour une phrase des Lieux de la culture. L'anecdote est polémique et ne dit rien de la valeur des idées. Elle signale un fait de lecture : le texte demande un effort qui décourage, et les résumés qui en circulent sont souvent plus simples que lui.