La double culture : d'ici et d'ailleurs

À table, une phrase commence dans une langue et s'achève dans l'autre ; un plat vient d'un pays et la manière de le servir de l'autre. Les personnes de double culture disposent de deux répertoires de normes et passent de l'un à l'autre selon le contexte. La recherche ne décrit pas cette position comme un partage entre deux moitiés, mais comme un troisième ensemble, doté de règles propres.
Deux cadres disponibles
De quoi dispose une personne élevée entre deux cultures ? De deux jeux de références complets, et non d'une moitié de chacun. Ces personnes possèdent deux ensembles de normes et de manières d'interpréter les situations. La psychologie a documenté ce fonctionnement sous le nom de changement de cadre culturel : selon le contexte, l'un des deux répertoires devient dominant et oriente le jugement.
Des expériences menées par Ying-yi Hong, Michael Morris et leurs collègues, publiées en 2000, ont montré qu'une simple exposition à des images associées à l'une des cultures suffisait à faire basculer les réponses des participants vers les normes correspondantes. Des étudiants de Hong Kong à qui l'on présentait un dragon chinois ou un temple expliquaient ensuite le comportement d'un personnage par son contexte social ; ceux à qui l'on montrait le Capitole ou Superman l'expliquaient par ses dispositions personnelles.
Le basculement est rapide et largement involontaire. Il ne suppose aucune décision, ce qui distingue le changement de cadre d'une adaptation calculée. Il explique aussi pourquoi les intéressés rapportent se sentir différents d'un contexte à l'autre sans pouvoir dire ce qui a changé : ce n'est pas leur humeur qui varie, c'est la grille de lecture activée.
Une compétence coûteuse
Cette souplesse constitue un avantage réel, souvent souligné en contexte professionnel international. Elle a aussi un coût que les mêmes travaux mesurent : la vigilance permanente au registre à employer, la fatigue de la traduction culturelle continue, et la difficulté à trouver des interlocuteurs qui partagent les deux cadres. La personne biculturelle est fréquemment celle qui explique chaque groupe à l'autre, rôle utile mais épuisant lorsqu'il n'est ni choisi ni reconnu.
Le coût se voit surtout dans les situations mixtes, où les deux publics sont présents en même temps : un mariage, un enterrement, un dîner professionnel avec la famille. Aucun des deux répertoires ne convient alors entièrement, et il faut inventer sur place une conduite qui n'offense personne. Les enquêtes qualitatives rapportent régulièrement ces moments comme les plus éprouvants, bien avant les questions d'identité au sens abstrait. La difficulté n'y vient pas d'un manque de compétence : deux publics attendent au même moment deux conduites incompatibles, et aucune des deux n'est fautive.
Le maniement de deux langues ajoute une couche à cette charge, sans se confondre avec elle. Les mécanismes propres au passage d'une langue à l'autre sont distincts de ceux du cadre culturel : on peut posséder les deux langues et rater le registre, ou l'inverse.
L'identité biculturelle intégrée
La psychologue Verónica Benet-Martínez a proposé de mesurer la manière dont les deux appartenances coexistent. Certaines personnes les vivent comme compatibles et fondues, d'autres comme séparées et en tension, sans que le degré de maîtrise de chaque culture entre en ligne de compte. Cette variable, indépendante des compétences, prédit mieux le bien-être que le niveau linguistique ou la durée de résidence.
Avec Jana Haritatos, elle a montré en 2005 que la mesure se décompose en deux dimensions indépendantes : le sentiment que les deux cultures se mêlent ou restent séparées, et le sentiment qu'elles s'accordent ou s'opposent. Une personne peut donc les tenir pour bien distinctes sans en éprouver le moindre conflit, ou au contraire les mêler et vivre cette coexistence dans la tension. Les deux dimensions ne varient pas ensemble, ce qui invalide l'échelle unique allant du déchirement à la fusion.
Le résultat le plus utile concerne l'origine de la tension. Elle dépend largement de la façon dont l'environnement traite la double appartenance : une pression à choisir, des remarques répétées sur l'origine, une suspicion de loyauté partagée tendent à la rendre conflictuelle. La difficulté n'est pas inscrite dans la double culture, elle lui est le plus souvent appliquée du dehors. Le corollaire est encourageant : un environnement qui admet les deux appartenances sans en exiger la hiérarchie fait baisser le conflit sans rien changer aux compétences de la personne.
L'image des deux chaises
On dit couramment d'une personne de double culture qu'elle est assise entre deux chaises. L'image suppose deux sièges et un seul corps, donc un choix à faire et un inconfort par défaut. Elle décrit mal ce que les enquêtes observent.
La question de savoir d'où l'on est vraiment revient sans cesse et constitue la difficulté la plus régulièrement citée. Elle suppose qu'une seule réponse soit valide et place la personne en position de devoir se justifier. Les réponses qui fonctionnent le mieux, d'après les témoignages recueillis dans les enquêtes qualitatives, sont celles qui refusent le cadre de la question plutôt que d'y répondre. C'est la position que défend Daniel Sibony : tenir les deux termes sans les résorber ni en choisir un.
L'aspect le plus intéressant n'est pas la coexistence de deux répertoires mais ce qui naît dans leur écart. Une cuisine, une manière de parler, un humour, des usages familiaux recomposés n'appartiennent à aucune des deux cultures d'origine et sont pourtant parfaitement cohérents. Une arche chinoise au-dessus d'une rue commerçante londonienne n'est ni chinoise ni anglaise : c'est un objet propre, produit là et nulle part ailleurs. Ces productions restent souvent invisibles aux deux cultures parentes, qui n'y voient qu'une déformation de la leur. C'est ce troisième répertoire, examiné sous le nom de tiers-espace, que l'image des deux chaises fait manquer : il n'y a pas deux sièges et un corps mal placé, il y a un meuble de plus, que personne n'avait prévu.