Bilinguisme, exil, double culture : ce que l'on sait de la vie entre deux répertoires.
Vivre entre deux langues ou entre deux pays n'est pas un état transitoire dont on sortirait par un choix. C'est une position, souvent durable, avec ses ressources et son coût — et c'est sans doute le domaine où l'image de l'entre-deux a été le plus utilisée et le plus mal utilisée. L'expression « être assis entre deux chaises » suppose deux chaises et une personne qui n'est nulle part. La recherche décrit plutôt la constitution d'un troisième répertoire, qui n'est réductible à aucun des deux premiers.
Le bilinguisme est la partie la mieux documentée, et celle où le grand public retient surtout des affirmations que les travaux récents ont nuancées. L'alternance codique n'est pas un relâchement : elle obéit à des règles grammaticales que l'on sait décrire. En revanche, l'idée d'un avantage cognitif général du bilinguisme sur les fonctions exécutives a été considérablement révisée depuis une quinzaine d'années, à mesure que les tentatives de réplication échouaient. L'article le dit plutôt que de reprendre la formule commode.
L'exil est traité comme une situation, pas comme une figure littéraire. Le texte distingue l'exil, la migration et la diaspora, qui ne recouvrent ni les mêmes conditions de départ ni les mêmes perspectives de retour, et s'appuie notamment sur l'analyse d'Alfred Schütz (1944) sur l'étranger : ce qui est perdu n'est pas d'abord un pays, c'est l'évidence, cette capacité à agir sans avoir à réfléchir à ce qui se fait.
La double culture porte sur celles et ceux qui n'ont pas franchi de frontière eux-mêmes mais héritent de deux répertoires. Les travaux sur l'intégration identitaire biculturelle montrent que le passage d'un cadre à l'autre est rapide, souvent déclenché par un indice extérieur, et que le degré de conflit ressenti varie beaucoup d'une personne à l'autre — y compris à l'intérieur d'une même famille.
Trois articles seulement dans cette rubrique, ce qui est peu au regard de l'étendue du sujet. Le parti pris a été de ne traiter que ce sur quoi il existe des travaux identifiables, plutôt que d'ajouter des textes reposant sur des impressions.
Un point revient dans les trois articles : la question du retour. Retourner dans une langue, dans un pays ou dans une famille suppose que l'un et l'autre soient restés en place, ce qui n'est jamais le cas. C'est probablement ce qui distingue cette rubrique des autres : l'intervalle n'y sépare pas un avant et un après, mais deux appartenances simultanées.

Définition large, alternance codique réglée, mot qui ne vient pas, avantage exécutif contesté : ce que la recherche établit sur l'expérience bilingue.

Cadres culturels alternés, identité biculturelle intégrée, injonction à choisir : ce que la recherche oppose à l'image des deux chaises.

L'exil n'est pas un trajet mais une position. Perte de l'évidence selon Schütz, deuil migratoire, mythe du retour et deuxième génération.