L'entre-deux
Édition 2026Ce qui se passe entre deux états, deux lieux, deux moments
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Langue, exil et double culture

L'exil : partir sans tout à fait arriver

Gravure ancienne représentant le départ d'un navire d'émigrants, la foule massée sur le quai.
Photo: Poulson (artist) — Public domain · Wikimedia Commons

Quand l'exil prend-il fin ? Rarement au retour, montrent les travaux consacrés aux personnes rentrées chez elles : le pays quitté a changé, et celui qui revient également. L'exil désigne moins un déplacement qu'une position, celle de qui n'appartient plus tout à fait à la société qu'il a laissée ni encore à celle qui l'accueille. Cette position peut durer une vie entière, et se transmettre.

Une position, pas un trajet

L'exil se distingue de la simple migration par un caractère contraint et par l'incertitude du retour. La migration décrit un déplacement, sans rien dire de sa cause ; l'exil suppose qu'on n'a pas choisi, ou qu'on a choisi entre deux maux. La diaspora désigne encore autre chose : non plus une trajectoire individuelle, mais une population dispersée qui conserve une mémoire commune du lieu d'origine et des liens entre ses fractions. William Safran a proposé en 1991 une liste de critères pour la reconnaître, dont cette mémoire collective et le maintien d'un projet de retour.

Le déplacement lui-même est bref ; la position qu'il installe peut durer toute une vie. L'exilé n'appartient plus complètement à la société qu'il a quittée, dont il ne partage plus les évolutions quotidiennes, et pas encore entièrement à celle qui l'accueille, dont il ne possède ni tous les codes ni toute la mémoire. Cette position intermédiaire est l'objet même de la notion d'entre-deux.

Ce que l'évidence perd

Le sociologue Alfred Schütz, lui-même parti de Vienne pour New York, a décrit en 1944, dans un article intitulé The Stranger, ce qui se défait à l'arrivée. Le membre d'un groupe dispose d'un savoir tout fait et non questionné : comment on salue, ce qu'on ne dit pas, ce qu'un silence signifie, à quel moment une plaisanterie est admise. Ce savoir n'est pas un ensemble de règles apprises, c'est une évidence qui sert de fond à tout le reste.

L'étranger perd exactement cela. Il doit transformer en problème ce qui était pour les autres une recette. Schütz note qu'il devient de ce fait un observateur plus lucide de la société d'accueil, parce qu'il en voit les mécanismes que les membres ne voient plus, et qu'il paie cette lucidité d'une insécurité permanente. Beaucoup de récits d'exil décrivent moins un manque de compétences qu'une fatigue : celle de devoir décider consciemment de ce que les autres font sans y penser.

Le deuil migratoire

Le psychiatre Joseba Achotegui a proposé le terme de syndrome d'Ulysse pour décrire le stress chronique de certains migrants confrontés à des deuils multiples et simultanés : famille, langue, culture, terre, statut social, contact avec le groupe d'origine, sécurité physique. Sa thèse est que l'accumulation de ces pertes, dans des conditions où le deuil ne peut pas s'élaborer normalement, produit un tableau spécifique de fatigue, de tristesse et de somatisations, distinct de la dépression.

Achotegui insiste sur une conséquence pratique : ce tableau relève d'un stress d'adaptation prolongé et non d'une maladie mentale, si bien que le traiter comme une dépression conduit à des prescriptions inadaptées. Le deuil dont il parle recoupe celui que décrit le deuil comme entre-deux, à une différence près : l'objet perdu continue d'exister ailleurs, joignable par téléphone et parfois visitable, ce qui empêche l'élaboration ordinaire de se faire.

Le mythe du retour

Une constante des travaux sur les diasporas est ce que les chercheurs appellent le mythe du retour : l'idée, maintenue parfois pendant des décennies, que l'installation est provisoire. Elle a des effets pratiques importants, sur l'investissement dans le logement, sur la transmission de la langue aux enfants, sur les projets à long terme. Le sociologue Abdelmalek Sayad, qui a travaillé sur l'immigration algérienne en France, a montré combien ce provisoire durable structure l'expérience de générations entières.

Le retour effectif, quand il a lieu, ressemble rarement à celui qui était attendu. Les enquêtes auprès des rentrés décrivent un pays qui a continué sans eux, des proches vieillis, des références décalées, un accent devenu perceptible et un statut d'étranger qui les suit jusque chez eux. Certains parlent d'un second exil. Le retour ne referme pas la parenthèse : il en ouvre une autre, et il révèle après coup à quel point la société d'accueil avait fini par former une appartenance.

La deuxième génération

Les enfants d'exilés occupent une position différente et souvent plus complexe. Ils ne partagent pas le souvenir du pays quitté, mais en héritent le récit ; ils maîtrisent les codes du pays où ils vivent, tout en étant fréquemment renvoyés à une origine qu'ils n'ont pas connue.

La distinction utile n'est pas celle des âges, c'est celle des positions. La génération qui est partie compare en permanence, mesure l'écart et garde le pays d'origine comme référence implicite. La génération qui est arrivée ne dispose pas de ce terme de comparaison : elle est d'ici, et c'est du dehors qu'on lui rappelle qu'elle viendrait d'ailleurs. Beaucoup de malentendus entre les deux tiennent à ce décalage, l'une reprochant à l'autre un oubli qui n'est qu'une absence de souvenir. Sayad a forgé à propos de l'émigration l'expression de double absence ; les enfants en héritent une version particulière, qui produit un répertoire propre, décrit ailleurs sous le nom de tiers-espace.

Ce qui rend la position tenable

Les travaux sur l'adaptation convergent sur un point : les stratégies qui consistent à trancher, soit en effaçant l'origine, soit en refusant tout contact avec la société d'accueil, donnent de moins bons résultats que celles qui maintiennent les deux. Le psychologue John Berry a formalisé cette observation à partir de 1980 en croisant deux questions : maintient-on la culture d'origine, et cherche-t-on le contact avec la société d'accueil. Les quatre combinaisons donnent l'intégration, l'assimilation, la séparation et la marginalisation ; l'intégration, qui conserve les deux appartenances, est associée au meilleur bien-être.

Le modèle est très utilisé et critiqué pour la même raison : il traite l'acculturation comme un choix individuel, alors que le statut juridique, le marché du travail et la discrimination déterminent largement ce qui reste possible. Une personne peut vouloir l'intégration au sens de Berry et se voir imposer la séparation. La condition tient donc autant à la société d'accueil qu'à l'exilé.

Questions fréquentes

Exil et migration, quelle différence ?
La migration est un terme neutre qui décrit un déplacement. L'exil suppose une contrainte et l'impossibilité, au moins temporaire, du retour. Un même parcours peut être décrit des deux manières selon ce que l'on souligne, la cause du départ ou le fait du déplacement.
Le syndrome d'Ulysse est-il reconnu ?
Il ne figure pas comme diagnostic dans les classifications internationales. Le terme reste employé cliniquement en Espagne et en France pour désigner un tableau de stress chronique lié à la migration, que ses promoteurs distinguent expressément d'un trouble psychiatrique constitué.
Faut-il transmettre la langue d'origine aux enfants ?
Les recherches sur le bilinguisme et sur l'acculturation vont dans le même sens : la transmission est associée à de meilleurs résultats, à condition qu'elle ne s'accompagne pas d'un refus de la langue du pays d'accueil. Une langue transmise sans usage réel s'installe difficilement.