Le deuil : vivre entre absence et présence

Une position, pas une étape
Le deuil est l'entre-deux le plus universellement partagé. La personne endeuillée n'appartient plus au monde d'avant, où l'autre était vivant, et n'est pas installée dans un monde d'après où son absence irait de soi. Cette position dure, et elle est mal servie par le vocabulaire courant, qui parle d'étapes à franchir. Les cinq étapes attribuées à Elisabeth Kübler-Ross ont d'ailleurs été formulées à propos de personnes mourantes, non de survivants, et leur auteure a plus tard regretté qu'on les lise comme un programme obligatoire.
Le modèle de l'oscillation
Les psychologues Margaret Stroebe et Henk Schut ont proposé en 1999 une description plus fidèle. Ils observent que l'endeuillé alterne entre deux orientations : l'une tournée vers la perte, faite de souvenirs, de tristesse et de recherche de l'absent ; l'autre tournée vers la reconstruction, occupée par les tâches pratiques et la vie qui continue. Le mouvement de va-et-vient entre ces deux pôles, et non la progression de l'un vers l'autre, constitue le travail du deuil. Se surprendre à rire puis à pleurer dans la même heure n'est pas une contradiction : c'est le mécanisme lui-même.
Les liens continués
Un autre courant de recherche, autour de Dennis Klass dans les années quatre-vingt-dix, a corrigé une idée reçue tenace : il ne s'agirait pas de se détacher du défunt. Les endeuillés qui vont bien conservent en général un lien intérieur avec la personne disparue, lui parlent, gardent des objets, tiennent compte de ce qu'elle aurait pensé. Ce lien évolue mais ne se rompt pas. La difficulté ne vient pas de sa persistance ; elle vient de son caractère à sens unique, qui installe durablement l'endeuillé entre présence et absence.
Le temps social contre le temps intime
Une part de la souffrance vient d'un décalage. Le temps social du deuil est court : quelques jours de congé, quelques semaines d'attention de l'entourage, puis la reprise. Le temps intime se compte en saisons, souvent en années, avec des retours prévisibles aux dates anniversaires et aux fêtes. Ce décalage produit un isolement supplémentaire, l'endeuillé cessant de parler pour ne pas lasser. Le dire simplement à quelques personnes, plutôt qu'à tout le monde, suffit généralement à le réduire.
Quand le deuil se bloque
Dans une minorité de cas, l'oscillation s'arrête et la personne reste fixée sur la perte. Les classifications récentes parlent de deuil prolongé lorsque, au-delà de six à douze mois selon les critères, la douleur reste aussi vive qu'au premier jour, empêche toute reprise et s'accompagne d'une incapacité à accepter la réalité de la mort. Ce n'est ni une faiblesse ni un excès d'attachement, et cela se soigne. La distinction avec un deuil ordinaire long tient à l'empêchement, non à l'intensité.