Le deuil : vivre entre absence et présence

Le deuil ne se traverse pas en étapes successives. Les 5 phases attribuées à Elisabeth Kübler-Ross décrivaient des personnes mourantes, non des survivants. La recherche actuelle décrit plutôt un va-et-vient entre la douleur de la perte et les obligations de la vie qui continue. Cette oscillation dure longtemps, sans ordre imposé, et la personne disparue y garde une place.
Une position, pas une étape
Le deuil est souvent présenté comme une suite d'étapes à franchir dans l'ordre. La lecture est fausse, et l'erreur est bien identifiée.
Le deuil est l'entre-deux le plus universellement partagé. La personne endeuillée n'appartient plus au monde d'avant, où l'autre était vivant, et n'est pas installée dans un monde d'après où son absence irait de soi. Cette position dure, et elle est mal servie par le vocabulaire courant, qui parle d'étapes à franchir. Les 5 étapes attribuées à Elisabeth Kübler-Ross ont d'ailleurs été formulées à propos de personnes mourantes, non de survivants, et leur auteure a plus tard regretté qu'on les lise comme un programme obligatoire.
Son livre paraît en 1969 et repose sur des entretiens avec des patients en fin de vie. Le transfert aux proches s'est fait après coup, sans données pour l'appuyer. Les vérifications empiriques menées depuis donnent des résultats dispersés : d'une personne à l'autre, la variabilité l'emporte sur la régularité. Le modèle a pourtant gagné le langage courant, au point que des endeuillés s'inquiètent de ne pas ressentir la colère annoncée.
Le modèle de l'oscillation
Les psychologues Margaret Stroebe et Henk Schut ont proposé en 1999 une description plus fidèle. Ils observent que l'endeuillé alterne entre deux orientations : l'une tournée vers la perte, faite de souvenirs, de tristesse et de recherche de l'absent ; l'autre tournée vers la reconstruction, occupée par les tâches pratiques et la vie qui continue. Le mouvement de va-et-vient entre ces deux pôles, et non la progression de l'un vers l'autre, constitue le travail du deuil. Se surprendre à rire puis à pleurer dans la même heure n'est pas une contradiction : c'est le mécanisme lui-même.
Leur description porte un nom, le modèle du processus dual, et elle ajoute une précision souvent perdue. Se soustraire par moments à la perte n'est pas une fuite : c'est le second versant du même processus. Régler une succession, reprendre le travail, rire d'une plaisanterie appartiennent au deuil autant que les larmes. Le modèle décrit un fonctionnement ; il ne fixe ni rythme ni durée, et ne prescrit rien.
Les liens continués
Un autre courant de recherche, autour de Dennis Klass dans les années 1990, a corrigé une idée reçue tenace : il ne s'agirait pas de se détacher du défunt. Les endeuillés qui vont bien conservent en général un lien intérieur avec la personne disparue, lui parlent, gardent des objets, tiennent compte de ce qu'elle aurait pensé. Ce lien évolue mais ne se rompt pas. La difficulté ne vient pas de sa persistance ; elle vient de son caractère à sens unique, qui installe durablement l'endeuillé entre présence et absence.
L'idée du détachement vient de loin. Freud, dans Deuil et mélancolie (1917), décrivait le travail du deuil comme un retrait progressif de l'investissement porté sur le disparu. Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman lui ont opposé, dans un ouvrage collectif de 1996, une observation banale : les endeuillés ne se détachent pas, ils réorganisent la relation.
Le deuil visible et le deuil sans signe
Un portrait de femme âgée en robe noire rappelle une chose que nous avons perdue. Jusqu'au début du XXe siècle, le deuil se portait. Les usages européens en codifiaient la couleur, la durée et jusqu'au tissu, avec des règles plus strictes pour les veuves que pour les veufs. Le vêtement remplissait une fonction précise : il prévenait les inconnus, et il autorisait un comportement différent sans qu'il faille l'expliquer.
Ces conventions ont disparu en quelques décennies. L'endeuillé circule aujourd'hui sans signe. Il doit décider, à chaque rencontre, s'il annonce sa situation ou s'il fait comme si de rien n'était. Les funérailles conservent cette fonction de signal, mais sur quelques jours seulement. Les rites de passage étudiés par Arnold van Gennep supposaient au contraire une marge longue et reconnue par tous.
Le temps social contre le temps intime
Une part de la souffrance vient d'un décalage. Le temps social du deuil est court : quelques jours de congé, quelques semaines d'attention de l'entourage, puis la reprise. Le temps intime se compte en saisons, souvent en années, avec des retours prévisibles aux dates anniversaires et aux fêtes. Ce décalage produit un isolement supplémentaire, l'endeuillé cessant de parler pour ne pas lasser. Le dire simplement à quelques personnes, plutôt qu'à tout le monde, suffit généralement à le réduire.
L'écart a une traduction juridique. En France, le congé accordé pour le décès d'un proche se compte en jours, et il a été allongé en 2020 pour le décès d'un enfant. Les conventions collectives en ajoutent parfois quelques-uns. Aucun de ces textes ne prétend couvrir la durée réelle : ils organisent une absence au travail, pas une transition de vie.
Quand la mort ne se laisse pas dater
Certaines pertes n'ont ni corps ni date. La psychologue américaine Pauline Boss a nommé ces situations pertes ambiguës, à partir de son travail avec les familles de soldats portés disparus. Elle en distingue deux formes. Dans la première, la personne est physiquement absente mais reste psychiquement présente : un disparu, un proche parti sans nouvelles. Dans la seconde, elle est physiquement présente et psychiquement absente, comme dans les démences avancées.
Ces situations tiennent l'entourage dans un entre-deux durable. Les rituels ne peuvent pas s'accomplir, la question de l'espoir reste ouverte, et personne ne sait quel comportement adopter. Boss soutient que l'enjeu n'est pas de trancher, mais d'apprendre à vivre avec une histoire non close. Son modèle est descriptif et repose sur une pratique clinique plus que sur des essais contrôlés.
Quand le deuil se bloque
Dans une minorité de cas, l'oscillation s'arrête et la personne reste fixée sur la perte. Les classifications récentes parlent de deuil prolongé lorsque, au-delà de 6 à 12 mois selon les critères, la douleur reste aussi vive qu'au premier jour, empêche toute reprise et s'accompagne d'une incapacité à accepter la réalité de la mort. Ce n'est ni une faiblesse ni un excès d'attachement, et cela se soigne. La distinction avec un deuil ordinaire long tient à l'empêchement, non à l'intensité.
Les seuils diffèrent d'un texte à l'autre. La CIM-11, publiée par l'Organisation mondiale de la santé en 2018 et entrée en vigueur en 2022, retient le trouble de deuil prolongé au-delà de 6 mois après le décès. Le DSM-5-TR, paru en 2022, retient 12 mois chez l'adulte et 6 mois chez l'enfant et l'adolescent. L'écart montre qu'il s'agit d'une convention de seuil et non d'une frontière observée. Les estimations de fréquence tournent autour de 10 % des adultes endeuillés, avec des variations importantes selon les critères retenus et les populations étudiées.