Les rites de passage d'Arnold van Gennep

En 1909, Arnold van Gennep montre que les sociétés font changer quelqu'un de statut selon un même schéma en trois temps : un rite qui sépare, une période de marge, un rite qui agrège. La phase centrale est celle où l'individu n'est plus rien de défini. De là vient l'essentiel du vocabulaire employé aujourd'hui pour parler de l'entre-deux.
Une découverte de 1909
Arnold van Gennep publie Les Rites de passage en 1909. Sa thèse est simple et elle a tenu : partout où une société fait changer quelqu'un de statut, elle emploie la même structure en trois temps. D'abord un rite de séparation, qui détache l'individu de son état antérieur. Ensuite une période de marge, où il n'est plus ce qu'il était sans être encore ce qu'il deviendra. Enfin un rite d'agrégation, qui l'installe dans son nouveau statut. Naissance, puberté, mariage, funérailles, mais aussi entrée dans une confrérie ou franchissement d'une frontière : le schéma se répète avec une régularité qui a surpris ses contemporains.
Le livre paraît à Paris chez Émile Nourry. Van Gennep y forge trois adjectifs, préliminaire, liminaire et postliminaire, formés sur le latin limen, le seuil. Ce vocabulaire n'a pas été retenu tel quel. La découpe, elle, a tenu plus d'un siècle.
La matière rassemblée est très large : rites australiens et africains, coutumes paysannes européennes, gestes romains, formalités de franchissement des frontières. Van Gennep en tire une remarque peu citée, celle du pivotement du sacré. Le sacré n'est pas une propriété fixe des choses ; il change de côté selon la position de celui qui regarde. Le même seuil est ordinaire pour l'habitant et chargé pour celui qui demande à entrer.
La marge, phase la plus intéressante
Van Gennep nomme la phase intermédiaire liminaire, du latin limen, le seuil. C'est elle qui nous occupe ici. Elle se reconnaît à quelques traits constants : l'individu est mis à l'écart, souvent hors du village ; les règles ordinaires sont suspendues ou inversées ; il porte parfois un vêtement neutre ou un masque qui efface son identité. Cette mise entre parenthèses n'est pas un intermède décoratif. Elle rend le changement possible en effaçant d'abord ce qui devait disparaître, avant que le nouveau statut soit conféré.
Van Gennep ajoute une précision souvent oubliée : les trois phases ne sont jamais également développées. Les funérailles insistent sur la séparation, le mariage sur l'agrégation, l'initiation sur la marge. Le schéma indique un ordre, pas un équilibre. Chercher trois temps de même poids dans une cérémonie conduit à forcer la description.
Un livre longtemps resté à l'écart
La reconnaissance a été lente. Van Gennep n'a jamais obtenu de chaire en France : sa seule chaire fut celle d'ethnographie à Neuchâtel, entre 1912 et 1915. Il a vécu de traductions et d'enquêtes, à distance de l'école sociologique de Durkheim, dont il critiquait la méthode. Son second grand chantier, le Manuel de folklore français contemporain, commence à paraître en 1937 et l'occupe jusqu'à sa mort, en 1957.
La notoriété internationale vient plus tard et par un détour. La traduction anglaise des Rites de passage paraît en 1960 à Chicago. C'est elle que lisent les anthropologues britanniques, et c'est par elle que Victor Turner reprend la phase de marge pour en faire la liminalité. Le vocabulaire français d'aujourd'hui doit donc une partie de sa diffusion à un aller-retour par l'anglais.
Un modèle spatial autant que temporel
Van Gennep insiste sur un point que ses successeurs ont parfois négligé : ces rites ont une géographie. Le seuil de la maison, la porte de la ville, la limite du territoire sont des lieux physiques où se jouent des passages, avec des gestes précis. On franchit une porte, on traverse une rivière, on est porté par-dessus un seuil. La correspondance entre l'espace et le statut n'est pas symbolique après coup : c'est en déplaçant le corps que la société marque le changement. Cela explique la place qu'occupent le seuil et le couloir dans toute réflexion sur l'entre-deux.
Cette attention aux lieux le distingue de ses successeurs, plus attirés par le symbolique. Elle donne aussi une prise concrète : un passage qui ne se marque nulle part dans l'espace se marque rarement ailleurs.
Fabriquer ses propres marges
L'absence de rites institués n'interdit pas d'en composer. Les personnes qui traversent le mieux une transition longue sont souvent celles qui se sont donné des repères explicites : une date de début, un lieu distinct, un signe extérieur, une échéance à laquelle réévaluer. Peu importe que ces marqueurs soient personnels et sans témoin ; ils remplissent la fonction que Van Gennep décrit, celle de découper le temps. Un déménagement dont on marque le dernier soir, une convalescence dont on fixe la fin provisoire, un congé sabbatique avec une date de retour tiennent mieux qu'une période laissée ouverte.
Ces marqueurs ne fonctionnent qu'à une condition : être décidés avant, et non reconstitués après coup. Une date de fin fixée le jour où l'on constate que la période s'achève ne découpe rien, elle enregistre. Van Gennep décrit des gestes qui précèdent le changement de statut et le rendent possible, ce qui suppose de les poser à l'avance.
Le repère qui tient le mieux est souvent matériel. Une pièce rangée autrement, un trajet quotidien modifié, un objet mis de côté jusqu'à une date donnée : ces signes valent parce qu'ils se voient. Van Gennep le montre à propos des vêtements de deuil, qui informent l'entourage du statut de celui qui les porte sans qu'aucune parole soit nécessaire.
Ce qu'il en reste dans nos vies
Nos sociétés ont conservé les rites d'agrégation, plus visibles et plus festifs, et raccourci les marges. Le diplôme est remis, le mariage est célébré, mais la période d'apprentissage indécise qui précédait n'est plus balisée. Van Gennep permet de nommer ce déséquilibre : nous célébrons les arrivées sans accompagner les traversées. Beaucoup de difficultés attribuées au changement lui-même viennent en réalité de cette marge laissée sans forme, que chacun doit désormais organiser seul.
Une réserve s'impose pourtant. Le modèle décrit des sociétés où le statut était assigné par le groupe et rarement discuté. Là où chacun compose sa trajectoire, la marge n'a plus de terme prévu par personne. Le schéma sert alors à nommer un manque autant qu'à décrire un mécanisme.