Le seuil : la porte comme lieu

2 cm : c'est en principe la hauteur maximale admise pour un ressaut à l'entrée d'un logement accessible en France. Le seuil construit a donc presque disparu des façades récentes. Il n'était pourtant pas qu'une marche, mais une épaisseur habitée, où l'on attend, où l'on dépose, où l'on salue sans entrer. Supprimé du plan, cet usage se reconstitue ailleurs, presque toujours moins bien.
Une limite qui a de l'épaisseur
Le seuil est communément traité comme une ligne : d'un côté le dehors, de l'autre le dedans. L'observation des usages montre autre chose. On y stationne, on y discute sans entrer, on y dépose des objets, on y attend. Cette épaisseur est un fait architectural avant d'être un symbole : elle correspond à un espace réel, marqué par une marche, un auvent, un tapis, un porche. Les architectures qui la suppriment, avec une porte affleurant la façade, se privent d'un usage que les habitants réinventent alors par d'autres moyens.
En construction, le mot désigne d'abord une pièce précise : la barre de pierre, de bois ou de métal posée au bas de la baie, sur laquelle la porte vient buter. Ses fonctions sont ordinaires. Elle rejette l'eau vers l'extérieur, coupe le passage d'air sous le battant, reçoit la feuillure et protège le pied des montants. Les seuils de pierre anciens se creusent en leur milieu : l'usure y mesure une fréquentation, parfois sur plusieurs siècles. Cette pièce technique est aussi celle que les rites ont chargée de sens, ce qui en architecture n'est presque jamais une coïncidence. Les photographies anciennes de maisons montrent souvent le même couple d'ouvertures : une porte cintrée et profonde, et près d'elle une fenêtre en saillie. Les deux percent la façade, une seule laisse entrer.
Un lieu de droit
Le seuil est aussi une limite juridique. La distinction entre le domicile et l'espace public s'y joue, avec des conséquences très concrètes sur ce qu'un tiers peut faire ou non. Cette dimension explique la solennité de certains gestes : on ne franchit pas un seuil sans y être invité, on frappe, on attend. Les formules de politesse qui accompagnent une entrée sont parmi les plus stables d'une langue à l'autre, et leur omission est immédiatement perçue comme une transgression.
Dans un immeuble, la frontière se dédouble. La porte du logement sépare le privé du palier, mais le palier n'appartient à personne en particulier : en copropriété, il relève des parties communes, ce qui interdit en principe d'y installer durablement quoi que ce soit. Beaucoup de différends de voisinage portent sur cette bande de quelques mètres carrés, paillasson, poussette, chaussures, plantes. L'interphone a par ailleurs déplacé un second seuil jusqu'à la rue. On peut désormais refuser une entrée sans se montrer, et le geste d'ouvrir a perdu son visage.
Les rites du passage
Van Gennep consacrait déjà de longues pages aux rites du seuil : mezouzah fixée au montant chez les juifs, bénitier à l'entrée des églises, coutume de porter la mariée pour lui éviter de toucher la marche, offrandes déposées au pied de la porte dans de nombreuses traditions. Ces pratiques ne sont pas résiduelles. Se déchausser en entrant, décrocher son manteau dans une entrée dédiée, dire bonjour avant toute autre chose : nos gestes ordinaires reproduisent la même séquence de dépouillement puis d'admission.
Ces pratiques laissent des traces matérielles, et c'est à ce titre qu'elles intéressent l'architecture : un montant entaillé pour recevoir un étui, un bénitier scellé dans la maçonnerie, une marche haute qui oblige à lever le pied, un plancher surélevé où l'on se déchausse. La théorie des rites de passage relève d'un autre chapitre, du côté des rites décrits par Arnold van Gennep. Ce qui compte ici est que le rite se fixe sur un élément de construction, et qu'il s'efface quand cet élément disparaît du plan.
Ce que l'on perd en le supprimant
Beaucoup de constructions récentes réduisent le seuil au minimum réglementaire. L'accès de plain-pied, obligatoire pour l'accessibilité et parfaitement justifié, supprime la marche ; les portes vitrées coulissantes suppriment le geste d'ouvrir ; les halls d'immeuble sans profondeur suppriment le lieu où l'on attend. Les habitants reconstituent alors ces fonctions ailleurs, souvent moins bien : le palier devient le lieu de stationnement, le pas de porte reçoit ce que l'entrée ne peut plus abriter.
La règle est chiffrée. La réglementation française d'accessibilité limite les ressauts à 2 cm, avec une tolérance à 4 cm lorsque le ressaut est chanfreiné à un pour trois. Les textes ont été remaniés plusieurs fois depuis 2005 et il vaut mieux vérifier la version en vigueur avant un projet. L'intention est bonne, le résultat sans ambiguïté : le seuil articulé, avec sa marche, son décrochement et son auvent, cède la place à un dormant plat et à un joint. L'étanchéité et le confort thermique y gagnent. La lisibilité de l'entrée y perd, alors que rien dans la réglementation n'obligeait à supprimer aussi l'auvent.
Comment le rendre habitable
Les dispositifs qui fonctionnent sont anciens et modestes. Un auvent, même réduit, permet d'attendre sans être exposé et signale l'entrée à distance. Une marche ou un changement de matériau au sol marque le passage sans obstacle. Une profondeur suffisante pour poser un objet et se retourner suffit à transformer une porte en lieu. Ces éléments coûtent peu et se remarquent surtout par leur absence, quand on se retrouve à chercher où poser un sac pour trouver ses clés.
Les dimensions utiles restent modestes. Une profondeur de l'ordre de 1,20 m sous auvent suffit, dans la pratique courante, à s'abriter et à poser un sac. Un changement de matériau au sol, dalle de pierre, brique, béton lissé, marque le passage sans créer d'obstacle. Un éclairage bas, dirigé vers le sol plutôt que vers le visage, rend l'entrée lisible de nuit sans éblouir celui qui arrive.
Un détail échappe souvent aux plans : le sens d'ouverture. Une porte qui s'ouvre vers l'intérieur libère le seuil et permet d'y tenir à deux ; une porte qui s'ouvre vers l'extérieur occupe exactement l'espace où l'on attendait. Sur une entrée étroite, ce choix décide de l'usage plus sûrement que le choix des matériaux. À l'intérieur, le vestibule prend ensuite le relais.