L'entre-deux
Édition 2026Ce qui se passe entre deux états, deux lieux, deux moments
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Le concept

La liminalité selon Victor Turner

Des initiés masqués en costumes de paille se tiennent alignés sous les arbres lors d'un rituel d'initiation au Malawi.
Photo: Steve Evans from Citizen of the World — CC BY 2.0 · Wikimedia Commons

Le mot liminalité s'emploie souvent comme synonyme de flottement. Victor Turner désignait autre chose : la phase centrale d'un rite, où les statuts sont défaits avant d'être refaits, et où ceux qui la traversent forment entre eux un lien d'égalité qu'il nomme communitas. Il décrit une structure sociale observée chez les Ndembu de Zambie, non un état d'âme.

Ce que le mot ne dit pas

Trois contresens reviennent. Le premier attribue le terme à Turner : le latin limen et l'adjectif liminaire viennent d'Arnold van Gennep, en 1909 ; Turner en tire le substantif et en fait un objet d'étude à part entière. Le deuxième réduit la liminalité à un sentiment d'incertitude. Chez Turner, elle est d'abord une position dans un dispositif rituel, avec un début, des règles et des officiants.

Le troisième vient des réseaux. Les liminal spaces de la photographie en ligne désignent des lieux de passage vides, un couloir, un hall de gare, un parking nocturne. Le rapprochement est analogique et postérieur de plusieurs décennies. Il ne s'appuie sur rien dans le texte de Turner, ce qui n'enlève rien à l'intérêt de ces images pour d'autres raisons.

De la marge à la liminalité

Victor Turner reprend dans les années 1960 la phase de marge décrite par Van Gennep et lui consacre l'essentiel de son attention. Là où son prédécesseur voyait un temps de passage, Turner décrit un état à part entière, avec ses propriétés. Ses travaux sur les Ndembu de Zambie lui fournissent la matière : les novices y sont soustraits au village, dépouillés de leurs marques de statut, soumis à des épreuves et à un enseignement. Turner insiste sur leur position paradoxale. Ils sont, écrit-il, ni ici ni là, entre les positions assignées par la loi, la coutume et le cérémonial.

Le terrain compte ici. Victor et Edith Turner séjournent chez les Ndembu du nord-ouest de la Zambie entre 1950 et 1954, pour le compte de l'institut Rhodes-Livingstone. Les descriptions viennent d'observations répétées de rituels précis, ceux de guérison et d'initiation, et non d'une comparaison de seconde main.

Ce que la liminalité efface

Le trait le plus constant est l'effacement des différences. Les initiés portent le même vêtement ou aucun, reçoivent le même traitement, perdent temporairement leur nom. Les hiérarchies qui organisent la vie ordinaire sont suspendues. Turner y voit une condition nécessaire : pour qu'un statut nouveau puisse être conféré, l'ancien doit d'abord être défait. Cette nudité sociale, souvent inconfortable, explique pourquoi les périodes de transition s'accompagnent d'un sentiment de perte d'identité qui n'a rien de pathologique.

Turner emploie pour cela une formule reprise depuis : les initiés sont betwixt and between, ni ici ni là. Elle donne son titre à un article de 1964 consacré à la période liminale. La traduction française hésite entre les deux et entre-deux, ce qui explique en partie la circulation du mot en français.

La communitas

Turner forge le terme de communitas pour désigner le lien particulier qui se noue entre ceux qui traversent ensemble une phase liminale. Ce lien est direct, égalitaire, indifférent aux positions sociales du dehors. On l'observe chez les pèlerins, les conscrits, les patients d'un même service, les rescapés d'un même événement. Il est intense et provisoire : il se défait généralement dès que chacun retrouve son statut. Cette observation a une portée pratique, car elle explique la force des groupes formés dans l'épreuve et la difficulté à les maintenir ensuite.

Un point mérite d'être noté, car il change la portée du concept. La communitas n'est pas l'amitié ni la solidarité ordinaire, qui supposent des personnes déjà situées. Elle naît au contraire de la suspension des positions, ce qui explique sa force et sa fragilité.

Trois formes de communitas

Turner en distingue trois. La communitas spontanée est celle d'un moment : elle surgit dans une épreuve partagée et ne se commande pas. La communitas normative apparaît quand un groupe veut faire durer cette expérience et se donne des règles pour cela ; les ordres religieux en fournissent l'exemple. La communitas idéologique désigne les modèles de société construits sur le souvenir de cette égalité, les utopies écrites.

Le passage de la première à la deuxième est le point sensible. En s'organisant, le groupe reconstitue des fonctions, des rangs et des exclusions, c'est-à-dire ce que la phase liminale avait défait. Turner y voit un mouvement régulier plutôt qu'un échec. L'observation dépasse le cadre rituel : elle décrit ce qui arrive à beaucoup de collectifs nés dans l'urgence.

Un outil de lecture, pas une consolation

La notion de liminalité est parfois mobilisée pour rassurer, comme si nommer une période difficile suffisait à en réduire le poids. Turner ne dit rien de tel. Il décrit une structure sociale et ses effets, sans promettre que le passage aboutira. Il note d'ailleurs que certaines sociétés maintiennent durablement des groupes en position liminale, sans jamais les réagréger, et que cette position devient alors une marginalité subie. Lire Turner sert donc autant à comprendre les transitions réussies qu'à repérer les situations où l'intervalle s'éternise faute de rite de sortie.

Cette lecture a un usage pratique dans les institutions. Un dispositif qui met des personnes en attente sans date ni critère de sortie produit les effets décrits par Turner, sans en produire le terme. L'attente prolongée devient alors un statut de fait.

Le liminoïde des sociétés modernes

Turner distingue plus tard le liminal, propre aux rites obligatoires des sociétés traditionnelles, et le liminoïde, qui lui correspond dans les sociétés industrielles. Le second est choisi et non imposé : festivals, voyages, pratiques artistiques, retraites. Il produit des effets comparables mais reste facultatif, ce qui en change la portée. La distinction est utile pour éviter un contresens fréquent, qui consiste à traiter n'importe quelle parenthèse volontaire comme l'équivalent d'un rite d'initiation.

La distinction date de 1974 et sera reprise dans From Ritual to Theatre, en 1982. Turner y ajoute une nuance politique. Le rite liminal, obligatoire, confirme l'ordre qu'il interrompt. Les formes liminoïdes, produites dans le temps libre et signées par des auteurs, peuvent au contraire le critiquer. C'est pourquoi le théâtre, l'art et le jeu occupent dans ses derniers textes la place que le rituel tenait dans les premiers.