L'entre-deux
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Espaces et architecture

Le couloir, un espace qu'on ne fait que traverser

Couloir d'hôtel ancien en enfilade, avec des portes numérotées de part et d'autre et un plancher de bois.
Photo: Historic American Buildings Survey — Public domain · Wikimedia Commons

Avant le XVIIe siècle, gagner sa chambre supposait de traverser celles des autres : les pièces s'ouvraient les unes sur les autres, en enfilade, sans dégagement. Le couloir a mis fin à cet usage. En séparant la circulation de l'occupation, il a rendu possible l'intimité domestique telle qu'on l'entend, au prix d'une part notable de la surface et des rencontres qui ne se produisent plus.

Une invention du XVIIe siècle

Le couloir n'a pas toujours existé. Jusqu'au XVIIe siècle, les pièces d'une maison européenne communiquaient directement entre elles, en enfilade : pour aller d'un bout à l'autre, on traversait les chambres occupées. L'apparition d'un espace de circulation dédié, d'abord dans l'architecture anglaise puis largement diffusé, change la nature même de l'habitation. Chaque pièce devient accessible sans en déranger une autre. C'est une transformation considérable, dont l'historien Robin Evans a montré qu'elle accompagnait un changement des rapports sociaux dans la maison.

Coleshill House, bâtie dans le Berkshire au milieu du XVIIe siècle sur les plans de Roger Pratt, revient dans tous les récits de cette histoire. On y trouve un couloir central desservant les chambres et un escalier de service distinct, disposition alors inhabituelle. La maison a brûlé en 1952 et n'est plus connue que par des relevés et des photographies. Evans s'appuie sur elle pour établir un point qui compte : le couloir n'a pas été inventé pour gagner de la place, puisqu'il en coûte.

Ce que le couloir a rendu possible

En séparant circulation et occupation, le couloir crée la possibilité de l'intimité domestique telle que nous l'entendons. Une chambre devient un lieu que l'on peut fermer sans bloquer la maison. Le personnel de service peut circuler sans traverser les pièces de réception, ce qui a d'ailleurs constitué un argument majeur de sa diffusion dans les demeures bourgeoises. Ce gain a une contrepartie : les rencontres fortuites entre habitants, obligées dans le plan en enfilade, deviennent facultatives.

Evans va plus loin et oppose deux idées de la vie domestique. La maison en enfilade impose la compagnie et une surveillance réciproque. La maison à couloirs permet de vivre côte à côte sans se croiser. Le choix n'est pas technique : il porte sur ce que l'on attend d'une famille et sur ce que l'on accepte de partager.

Les couloirs de service

Le XIXe siècle britannique pousse la séparation jusqu'à son terme. Dans les grandes maisons de campagne, un réseau complet double le plan visible : couloirs de service, escaliers arrière, offices, sonnettes numérotées. Le personnel devait pouvoir atteindre n'importe quelle pièce sans jamais apparaître dans les circulations de la famille.

Robert Kerr en fait une règle explicite dans The Gentleman's House, publié en 1864 : le confort d'une maison suppose que les deux mondes ne se rencontrent pas. Le plan sert alors à organiser une invisibilité. C'est le même outil que celui qui produit l'intimité de la chambre, employé à une fin toute différente, ce qui interdit de lire le couloir comme un simple progrès domestique.

Un couloir ou une galerie

L'usage sépare nettement deux espaces que le vocabulaire courant confond. La galerie est large, éclairée par une série de baies, bordée sur un seul côté, et elle possède un usage propre : on s'y promène, on y accroche des tableaux, on y reçoit. Elle précède le couloir dans l'histoire des plans et elle a survécu à côté de lui.

Le couloir est étroit, éclairé artificiellement, bordé de portes des deux côtés, sans autre fonction que le passage. La différence n'est pas de degré. Une galerie est une destination, un couloir n'en est pas une. Beaucoup de couloirs jugés insupportables le deviennent moins dès qu'on leur rend un attribut de la galerie : une fenêtre en bout, un mur libre, une largeur qui autorise deux personnes de front.

Un espace coûteux

Le couloir consomme de la surface sans usage propre. Les études de conception situent la part des circulations entre 8 et 15 % de la surface d'un logement courant. Cette dépense explique la faveur constante dont jouissent les plans qui les réduisent : pièces traversantes, distribution par un séjour central, retour partiel à l'enfilade. Chaque solution rétablit une part des inconvénients que le couloir avait résolus, ce qui explique que l'arbitrage se rejoue à chaque époque.

Cette part varie fortement avec la taille du logement. Elle diminue dans les grandes surfaces et devient prohibitive dans les petites, où l'on préfère un séjour distributeur. Le couloir est en ce sens un luxe que seules certaines surfaces autorisent.

Le couloir comme motif

Vidé de ses occupants, le couloir est devenu un motif photographique dominant. Il concentre les traits que la vogue des espaces liminaires recherche : perspective forte, éclairage régulier, portes fermées, absence de destination visible. Les couloirs d'hôtel, d'hôpital et d'école reviennent le plus souvent, parce qu'ils sont normalisés et donc immédiatement reconnaissables. L'inquiétude qu'ils suscitent tient sans doute à leur fonction même : un lieu conçu pour être traversé devient anormal dès que personne ne le traverse.

La photographie n'a rien inventé : le cinéma exploite les couloirs d'hôtel depuis longtemps, pour les mêmes raisons de perspective et d'anonymat. Le vocabulaire des non-lieux leur convient d'ailleurs assez bien, puisqu'on y est défini par un numéro de porte et rien d'autre.

Le rendre supportable

Les couloirs mal vécus partagent quelques défauts constants : une largeur inférieure à 90 cm, un éclairage unique au plafond, aucune ouverture sur l'extérieur, aucune fonction annexe. Les corrections classiques consistent à leur donner un usage secondaire, rangement, bibliothèque, accrochage, à multiplier les points lumineux bas plutôt qu'un plafonnier, et à ménager une vue au bout. Un couloir qui débouche sur une fenêtre cesse d'être perçu comme un tunnel.

Un point est plus rarement mentionné : le traitement du fond. Un mur clair au bout d'un couloir sombre passe pour le raccourcir, un mur sombre pour l'allonger. À défaut de fenêtre, une porte vitrée en extrémité produit l'essentiel de l'effet et rend un peu de lumière à l'entrée voisine.

Questions fréquentes

Quelle largeur minimale pour un couloir ?
La réglementation française d'accessibilité demande 90 cm de passage dans les logements concernés. En pratique, un couloir devient confortable à partir d'1,10 m. Deux personnes ne se croisent réellement qu'à partir de 1,20 m, largeur rarement retenue dans le logement collectif, où la circulation est la première variable réduite quand la surface manque.
Qui a étudié l'histoire du couloir ?
L'architecte et historien britannique Robin Evans, dans un essai de 1978 souvent cité, Figures, Doors and Passages, qui relie l'apparition du couloir à l'évolution des rapports sociaux. L'essai a été repris dans le recueil Translations from Drawing to Building, paru en 1997, quatre ans après la mort de son auteur.
Pourquoi les couloirs vides mettent-ils mal à l'aise ?
L'hypothèse la plus courante tient à la contradiction entre une forme qui appelle le mouvement et une absence totale d'activité, à quoi s'ajoute l'impossibilité de voir ce qui se trouve derrière les portes. L'effet s'atténue nettement dès qu'une ouverture donne une vue sur l'extérieur.