Les non-lieux de Marc Augé

1992 : Marc Augé publie Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité. Il y oppose le lieu anthropologique, à la fois identitaire, relationnel et historique, aux espaces de transit qui ne sont aucun des trois. Aéroports, autoroutes, grandes surfaces : on y entre en présentant un titre, on y est seul et provisoirement anonyme. Augé, mort en 2023, a lui-même relativisé cette coupure.
Une notion de 1992
L'ethnologue Marc Augé publie en 1992 Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité. Il y définit le lieu anthropologique par trois caractères : il est identitaire, relationnel et historique. On s'y reconnaît, on y entretient des relations, il porte une mémoire. Le non-lieu se définit négativement par rapport à ces trois traits. Augé range dans cette catégorie les aéroports, les autoroutes, les chaînes hôtelières, les grandes surfaces et les salles d'attente. L'auteur venait de l'ethnologie africaine, où il avait travaillé en Côte d'Ivoire et au Togo, avant de tourner son regard vers les sociétés qui l'entouraient.
Le contrat de l'usager
Ce qui distingue le non-lieu n'est pas l'absence de règles mais leur nature. On y entre en présentant un titre : billet, carte, ticket, pièce d'identité. La relation est contractuelle et anonyme ; l'usager y est momentanément défini par sa seule qualité de passager ou de client. Augé note que cette solitude est souvent vécue comme un soulagement. On y est déchargé de son identité sociale ordinaire, ce qui rapproche le non-lieu de la phase liminale décrite par les anthropologues du rite. Le passager qui présente sa carte d'embarquement n'a besoin d'aucune autre identité, et n'en reçoit aucune en retour.
Des textes et des écrans
Le non-lieu s'adresse à l'usager par écrit. Panneaux, écrans, annonces enregistrées, pictogrammes : les consignes y remplacent la conversation, et Augé les classe en trois registres, prescriptif, interdicteur, informatif. Le trait distingue ces espaces des lieux où l'on demande son chemin à quelqu'un.
Il en résulte une obéissance sans interlocuteur. On suit une flèche, on présente un document à une machine, on répond à un formulaire. Le rapport n'a rien d'hostile : il est simplement sans personne en face. C'est ce qui rend ces espaces si faciles à traverser et si difficiles à raconter ensuite. Un tapis roulant vide dans un hall vitré résume la scène : le dispositif fonctionne, il transporte, et il n'attend personne en particulier.
La surmodernité
Le terme de surmodernité, forgé par Augé, désigne un excès plutôt qu'une rupture. Excès de temps, avec l'accélération de l'information ; excès d'espace, avec la réduction des distances ; excès d'individualisation. Les non-lieux sont le produit spatial de cette accumulation. La thèse a rencontré un large écho parce qu'elle nommait une expérience largement partagée : celle de traverser des espaces standardisés dont on ne saurait dire, sans lire les panneaux, dans quel pays ils se trouvent. Le choix du préfixe sépare Augé des théories de la postmodernité, qui postulent une rupture qu'il ne constate pas.
Un mot qui existait déjà
Le français employait non-lieu bien avant 1992, dans un sens judiciaire : une ordonnance de non-lieu met fin aux poursuites faute de charges suffisantes. L'expression signifie alors qu'il n'y a pas lieu de juger.
Cette homonymie a beaucoup servi aux commentateurs, qui y ont lu une suspension du jugement autant qu'une absence de lieu. Elle n'appartient qu'au français. Les traductions courantes, non-place en anglais, Nicht-Ort en allemand, forment un mot neuf et perdent la résonance juridique. Un concept voyage rarement sans laisser quelque chose derrière lui.
Les objections
La notion a été critiquée, y compris par des ethnologues qui ont fait le travail de terrain qu'Augé n'y avait pas mené. Les aéroports ont leurs habitués, leur personnel, leurs coutumes ; un supermarché de quartier est un lieu social dense pour ceux qui y travaillent et pour une partie de ceux qui le fréquentent. Le caractère de non-lieu dépend donc largement de la position de l'observateur : ce qui est lieu de passage pour l'un est lieu de travail pour l'autre. Augé a lui-même admis cette nuance dans ses textes ultérieurs. Le reproche de méthode est le plus net : la description repose sur l'expérience d'un voyageur cultivé plutôt que sur une enquête de terrain.
Ni lieu ni non-lieu tout à fait
La nuance figure déjà dans le livre, ce que les résumés omettent. Augé écrit que le lieu et le non-lieu sont des polarités fuyantes : le premier ne s'efface jamais complètement, le second ne s'accomplit jamais tout à fait. Il ne décrit donc pas deux catégories d'espaces mais deux tendances qui coexistent au même endroit.
Un hall de gare est un non-lieu pour le voyageur pressé et un lieu pour celui qui y a ses habitudes, les deux expériences se déroulant au même moment. La notion tient mieux comme description d'un rapport que comme classement de bâtiments. Elle rejoint sur ce point la liminalité décrite par Victor Turner, qui est un état et non un lieu.
Ce que la notion conserve d'utile
Malgré ses limites, la description reste opérante pour l'analyse d'une expérience précise : celle du transit. Elle éclaire notamment la fatigue particulière des longs déplacements, qui ne s'explique pas seulement par la durée. Passer plusieurs heures dans un environnement dont on ne connaît personne, où l'on obéit à des consignes sans en discuter et où rien ne fait mémoire, consomme des ressources d'attention. Le non-lieu est un entre-deux fonctionnel, conçu pour être traversé sans laisser de trace. Une remarque voisine vaut pour le couloir, dont l'inconfort tient à des raisons du même ordre.
Marc Augé après les non-lieux
Augé n'a pas fait de sa notion un système. Il a publié ensuite sur le voyage, sur le temps, sur l'oubli, et il avait tiré du métro parisien un livre dès 1986. Interrogé sur les non-lieux, il rappelait que le terme n'était pas un jugement de valeur et qu'il désignait un rapport plutôt qu'une architecture.
Né en 1935, président de l'École des hautes études en sciences sociales de 1985 à 1995, il est mort en juillet 2023. La notion lui a survécu sous une forme durcie : dans l'usage courant, non-lieu sert surtout à qualifier un endroit que l'on trouve laid ou standardisé, ce qui n'était pas le propos.