L'entre-deux
Édition 2026Ce qui se passe entre deux états, deux lieux, deux moments
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Espaces et architecture

Les non-lieux de Marc Augé

Un tapis roulant vide dans le hall vitré d'un terminal d'aéroport.
Photo: Vasyatka1 — CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Une notion de 1992

L'ethnologue Marc Augé publie en 1992 Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité. Il y définit le lieu anthropologique par trois caractères : il est identitaire, relationnel et historique. On s'y reconnaît, on y entretient des relations, il porte une mémoire. Le non-lieu se définit négativement par rapport à ces trois traits. Augé range dans cette catégorie les aéroports, les autoroutes, les chaînes hôtelières, les grandes surfaces et les salles d'attente.

Le contrat de l'usager

Ce qui distingue le non-lieu n'est pas l'absence de règles mais leur nature. On y entre en présentant un titre : billet, carte, ticket, pièce d'identité. La relation est contractuelle et anonyme ; l'usager y est momentanément défini par sa seule qualité de passager ou de client. Augé note que cette solitude est souvent vécue comme un soulagement. On y est déchargé de son identité sociale ordinaire, ce qui rapproche le non-lieu de la phase liminale décrite par les anthropologues du rite.

La surmodernité

Le terme de surmodernité, forgé par Augé, désigne un excès plutôt qu'une rupture. Excès de temps, avec l'accélération de l'information ; excès d'espace, avec la réduction des distances ; excès d'individualisation. Les non-lieux sont le produit spatial de cette accumulation. La thèse a rencontré un large écho parce qu'elle nommait une expérience largement partagée : celle de traverser des espaces standardisés dont on ne saurait dire, sans lire les panneaux, dans quel pays ils se trouvent.

Les objections

La notion a été critiquée, y compris par des ethnologues qui ont fait le travail de terrain qu'Augé n'y avait pas mené. Les aéroports ont leurs habitués, leur personnel, leurs coutumes ; un supermarché de quartier est un lieu social dense pour ceux qui y travaillent et pour une partie de ceux qui le fréquentent. Le caractère de non-lieu dépend donc largement de la position de l'observateur : ce qui est lieu de passage pour l'un est lieu de travail pour l'autre. Augé a lui-même admis cette nuance dans ses textes ultérieurs.

Ce que la notion conserve d'utile

Malgré ses limites, la description reste opérante pour l'analyse d'une expérience précise : celle du transit. Elle éclaire notamment la fatigue particulière des longs déplacements, qui ne s'explique pas seulement par la durée. Passer plusieurs heures dans un environnement dont on ne connaît personne, où l'on obéit à des consignes sans en discuter et où rien ne fait mémoire, consomme des ressources d'attention. Le non-lieu est un entre-deux fonctionnel, conçu pour être traversé sans laisser de trace.

Questions fréquentes

Un non-lieu peut-il devenir un lieu ?
Oui, et c'est un des reproches faits à la notion. La fréquentation régulière, l'appropriation par un groupe ou un événement marquant suffisent à charger un espace de mémoire et de relations.
La notion est-elle liée à celle d'espace liminaire ?
Elles se recoupent sur les exemples, halls et couloirs, mais l'espace liminaire est une catégorie esthétique récente venue d'internet, sans rapport théorique avec le travail d'Augé.
Le livre est-il difficile ?
Non, c'est un essai bref, écrit clairement et régulièrement réédité en poche. Les chapitres théoriques sur le lieu anthropologique demandent un peu plus d'attention que le reste.