Traverser une transition de vie

Un changement est un fait extérieur et daté ; une transition est le remaniement intérieur qui l'accompagne, plus lent et sans calendrier. William Bridges a bâti sur cette distinction un modèle en trois temps : une fin, une zone neutre, un commencement. L'ordre surprend, puisqu'il place la fin au départ, et c'est ce qu'il a de plus utile.
Le changement n'est pas la transition
William Bridges, consultant américain qui a écrit sur ce sujet dès 1980, propose une distinction utile. Le changement est extérieur et daté : on déménage le 3, on signe le contrat le 15, l'enfant naît tel jour. La transition est intérieure et n'obéit pas au même calendrier. Elle commence souvent avant le changement et se poursuit longtemps après. Confondre les deux conduit à s'étonner de se sentir perdu alors que tout est réglé sur le papier. Le déménagement est terminé ; l'installation intérieure, elle, n'a pas commencé.
Le livre s'intitule Transitions et paraît en 1980 ; Bridges en tirera plus tard un usage en entreprise avec Managing Transitions. Le modèle n'a pas le statut d'une théorie vérifiée. Il vient d'une pratique d'accompagnement et vaut comme grille de description, ce que son auteur admettait volontiers.
Une transition commence par une fin
C'est le point le plus contre-intuitif du modèle. Bridges place la fin au début : avant qu'un état nouveau s'installe, l'ancien doit être quitté, y compris ce qui y était bon. Un poste que l'on a désiré, une naissance attendue, un déménagement choisi impliquent tous des pertes réelles : des habitudes, un statut, des relations quotidiennes, une identité qui allait de soi. Ne pas reconnaître ces pertes parce que le changement était souhaité est une des raisons pour lesquelles des transitions heureuses se passent mal.
Bridges conseille pour cette raison de nommer les pertes une par une, y compris les plus petites : un trajet, un horaire, une place dans un groupe. L'exercice paraît anecdotique. Il évite surtout de chercher une cause unique à un malaise qui vient d'une addition.
Ce que coûte un changement choisi
L'idée qu'un événement heureux puisse peser se retrouve dans un instrument ancien. En 1967, Thomas Holmes et Richard Rahe publient une échelle de réajustement social qui attribue un poids à 43 événements de vie. Le mariage y figure avec un score élevé, au même titre qu'un licenciement ou un déménagement. La logique n'est pas celle du malheur mais celle du réajustement : tout ce qui oblige à réorganiser le quotidien consomme des ressources.
L'échelle est aujourd'hui contestée comme outil de prédiction, et ses scores n'ont pas de valeur clinique individuelle. Son intérêt tient à ce qu'elle a rendu visible : la fatigue qui suit un changement désiré n'a rien de contradictoire.
La zone neutre
Bridges nomme zone neutre la période intermédiaire, celle qui correspond à la marge de Van Gennep. Elle se signale par une baisse d'énergie, une difficulté à se projeter, une impression de ne rien accomplir. Elle est aussi, note-t-il, la phase où se produisent les réorientations les plus fécondes, précisément parce que les anciens automatismes ne fonctionnent plus. Sa durée est variable et rarement prévisible : quelques semaines pour un changement de service, plusieurs saisons pour un deuil ou une reconversion.
Cette période n'est pas une pause. Les repères anciens ne fonctionnent plus, les nouveaux ne sont pas en place, et cette double absence coûte de l'énergie même quand rien ne se passe.
Les quatre ressources de Nancy Schlossberg
Un autre modèle complète celui de Bridges. La psychologue américaine Nancy Schlossberg propose d'examiner quatre ensembles quand quelqu'un traverse une transition : la situation elle-même, ce que la personne y apporte, les soutiens dont elle dispose, les stratégies qu'elle emploie. Le découpage déplace la question. Il ne s'agit plus de savoir si l'épreuve est grave, mais de repérer laquelle des quatre ressources fait défaut.
Deux personnes qui vivent le même événement ne le traversent pas de la même façon, et l'écart tient rarement au caractère. Il tient plus souvent au soutien disponible et au moment où l'événement survient.
Ce qui aide, ce qui n'aide pas
Deux réflexes courants aggravent la situation. Le premier est de combler le vide en remplissant l'agenda, ce qui fatigue sans faire avancer. Le second est d'exiger de soi une décision définitive avant d'y voir clair. Ce qui aide relève d'un registre plus modeste : maintenir quelques repères fixes dans la journée, réduire le nombre de décisions engageantes, tenir une trace écrite pour mesurer un mouvement qui ne se voit pas au jour le jour, et accepter de dire à son entourage que la période n'est pas terminée.
Transition, deuil, crise
Trois mots se chevauchent sans se confondre. Le deuil est une transition, mais toutes les transitions ne sont pas des deuils : la perte y est réelle et définitive, et le travail porte sur un lien avec quelqu'un, non sur un statut. La crise désigne un moment court où une décision s'impose, alors qu'une transition dure et n'appelle souvent aucune décision immédiate.
La distinction a une conséquence pratique. Traiter une transition comme une crise pousse à trancher trop tôt. Traiter une crise comme une transition conduit à attendre là où il faudrait agir. Regarder ce que le deuil a de particulier évite de plaquer un modèle sur l'autre.
Quand l'intervalle ne bouge plus
Une zone neutre peut s'installer sans qu'aucune fin ait vraiment été posée. Les signes sont assez constants : la période n'a pas de début identifiable, le discours reste au conditionnel, les décisions sont toutes reportées à un événement extérieur qui ne vient pas. L'immobilité s'explique alors moins par la difficulté du changement que par l'absence de séparation d'avec l'état antérieur.
Le remède ne consiste pas à décider plus vite. Il consiste à revenir en arrière et à nommer ce qui est terminé, quitte à constater que rien ne l'est encore. Supporter cette indétermination s'apprend, et se distingue de la passivité.
Reconnaître la sortie
La fin d'une transition se remarque rarement sur le moment. Elle se lit à des signes discrets : on parle de la situation nouvelle au présent et non plus par comparaison avec l'ancienne, on recommence à faire des projets à moyen terme, l'énergie revient sans effort particulier. Fixer d'avance une date à laquelle réévaluer la période, sans y attacher d'obligation, aide à ne pas rester dans l'intervalle par simple inertie. C'est le rite d'agrégation que nos vies n'organisent plus.