L'entre-deux
Édition 2026Ce qui se passe entre deux états, deux lieux, deux moments
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Psychologie et vie intérieure

Tolérer l'incertitude

Une route déserte disparaît dans le brouillard un matin d'hiver ; une silhouette marche sur le trottoir.
Photo: Ramesh Lalwani — CC BY 2.0 · Wikimedia Commons

Incertitude et risque ne sont pas la même chose. Le risque se calcule ; l'incertitude désigne les situations où les probabilités elles-mêmes manquent. Ce que la recherche appelle intolérance à l'incertitude est la difficulté à supporter cette absence d'information, quel qu'en soit le contenu. Le trait se mesure, prédit bien l'inquiétude chronique, et se desserre par exposition graduée.

Incertitude n'est pas risque

Deux mots sont régulièrement confondus. L'économiste Frank Knight les a séparés en 1921, dans Risk, Uncertainty and Profit. Le risque désigne une situation dont les issues possibles sont connues et probabilisables : un dé, une table de mortalité, un taux de panne. L'incertitude désigne une situation où les probabilités elles-mêmes échappent, faute de cas comparables en nombre suffisant.

La distinction éclaire une expérience courante. On vit parfois très bien avec un risque chiffré et très mal avec une incertitude qui, objectivement, menace moins. Chercher un chiffre là où il n'en existe pas est alors une impasse : la question posée n'admet pas la réponse attendue. La psychologie a repris le mot incertitude dans ce sens large, sans reprendre l'appareil économique de Knight.

Un trait mesurable

L'intolérance à l'incertitude est un concept issu des travaux québécois de Michel Dugas et Robert Ladouceur, à l'Université Laval, dans les années 1990. Elle désigne la difficulté à supporter l'absence d'information, indépendamment du contenu de cette information. Les personnes qui en présentent un niveau élevé jugent l'incertitude injuste et dangereuse, et pas seulement désagréable. Ce trait est mesuré par des questionnaires validés et se révèle un bon prédicteur du trouble anxieux généralisé, mieux que le contenu des inquiétudes elles-mêmes.

Le résultat qui a retenu l'attention est celui-ci : le score varie peu selon le thème des inquiétudes. La personne change de sujet, pas de fonctionnement. C'est ce qui justifie d'en faire une cible en soi.

Ce que mesurent les questionnaires

L'échelle la plus utilisée a été construite en français. Mark Freeston, Josée Rhéaume, Hélène Letarte, Michel Dugas et Robert Ladouceur publient en 1994 un questionnaire de 27 items, connu depuis sous le nom d'échelle d'intolérance à l'incertitude. Une version courte à 12 items a été proposée en 2007 et s'est imposée dans la recherche.

Ces outils mesurent une disposition déclarée, non un fait sur le monde. Le score varie avec la période de la vie et avec l'état du moment, et il n'établit aucun diagnostic à lui seul. Son intérêt est comparatif : suivre l'évolution d'une même personne, ou comparer des groupes dans une étude.

Le rôle de la rumination

Face au manque d'information, un réflexe consiste à y suppléer par la pensée : envisager tous les scénarios, préparer chaque réponse, anticiper chaque conséquence. Cette activité donne un sentiment de maîtrise, ce qui explique qu'elle se maintienne. Elle ne réduit pourtant pas l'incertitude, puisque l'information manquante n'existe pas encore. Elle en prolonge au contraire l'emprise en gardant le problème actif toute la journée. La rumination est ainsi une réponse compréhensible à l'entre-deux, mais qui l'entretient.

Reste à comprendre pourquoi elle persiste malgré son inefficacité. Thomas Borkovec a proposé dans les années 1990 une explication discutée mais influente : l'inquiétude, essentiellement verbale, atténuerait à court terme les images et les réactions physiques les plus pénibles. Le soulagement immédiat entretiendrait l'habitude. C'est le mécanisme que l'on retrouve dans l'attente d'un résultat, où préparer sa réaction occupe l'esprit sans rien avancer.

La recherche de réassurance

Un second mécanisme est plus discret : demander confirmation. Reposer la même question à plusieurs personnes, relire un contrat, vérifier une information déjà vérifiée. Chaque vérification apaise quelques minutes, puis le doute revient, un peu plus exigeant. Les cliniciens décrivent une spirale bien identifiée : plus on cherche à être rassuré, moins la réassurance tient longtemps. Réduire progressivement le nombre de vérifications, plutôt que les supprimer d'un coup, est ce qui donne les meilleurs résultats en pratique.

L'entourage joue ici un rôle involontaire. Répondre chaque fois par une garantie soulage sur le moment et renforce la demande. Les protocoles qui associent les proches leur proposent de répondre une fois, puis de rappeler que la question a déjà reçu sa réponse.

Distinguer les deux inquiétudes

Dugas propose une distinction opérante entre les inquiétudes portant sur un problème actuel, sur lequel une action est possible, et celles portant sur une situation hypothétique, sur laquelle aucune action n'a de prise aujourd'hui. Les premières appellent une résolution de problème : lister les options, en choisir une, agir. Les secondes n'appellent aucune solution et se traitent autrement, en apprenant à laisser la question ouverte. Confondre les deux conduit à chercher des solutions à des problèmes qui n'existent pas encore.

Le tri se fait avec une question unique : existe-t-il une action que je pourrais engager aujourd'hui ? Si oui, l'inquiétude signale une tâche. Sinon, elle ne signale rien d'autre qu'un délai à traverser.

Éviter les situations sans garantie

L'intolérance à l'incertitude se lit aussi dans les conduites. Reporter une décision jusqu'à disposer d'une information complète, préparer une réunion trois fois plus que nécessaire, renoncer à postuler faute d'être sûr d'être pris, choisir systématiquement l'option déjà connue : chacune de ces conduites écarte un inconfort immédiat.

Elle le renforce à moyen terme, pour une raison mécanique. La personne ne fait jamais l'expérience qu'une situation incertaine peut se dérouler correctement. C'est le schéma de l'évitement phobique, sans objet redouté identifiable. Ceux qui traversent un changement de vie rencontrent cette difficulté sous une forme concentrée, puisque rien n'y est encore décidé.

S'exercer à ne pas savoir

La tolérance à l'incertitude se travaille comme une capacité, par exposition graduée. Concrètement : prendre une décision mineure sans lire tous les avis, envoyer un message sans le relire trois fois, laisser un projet démarrer sans que tout soit planifié. L'objectif n'est pas de devenir indifférent au risque, mais de constater que l'inconfort de ne pas savoir décroît de lui-même. Comme pour toute exposition, la progression compte plus que l'ampleur : une série de petits pas réussis vaut mieux qu'un grand saut abandonné.

Les thérapies cognitivo-comportementales qui ciblent ce trait ont fait l'objet d'essais contrôlés depuis les années 2000, avec des résultats favorables dans le trouble anxieux généralisé. Les tailles d'effet varient selon les études et les populations, et une part des participants ne répond pas. Le trait ne disparaît pas : il devient moins coûteux.

Questions fréquentes

L'incertitude est-elle toujours anxiogène ?
Non. La même incertitude peut être vécue comme excitante ou menaçante selon les enjeux et la personne. C'est le degré d'intolérance, et non l'incertitude elle-même, qui prédit la détresse. Un voyage sans programme et un résultat d'examen inconnu ont la même structure logique et un coût très différent.
Chercher plus d'informations aide-t-il ?
Jusqu'à un certain point seulement. Au-delà, la recherche d'information fonctionne comme une réassurance et entretient le doute plutôt que de le lever. Le signe qui distingue les deux usages est simple : une recherche utile se termine par une décision, une recherche de réassurance se termine par une nouvelle recherche.
À partir de quand parle-t-on d'un trouble ?
Les critères cliniques retiennent une inquiétude présente la plupart des jours depuis plusieurs mois, difficile à contrôler, associée à des troubles du sommeil ou de la concentration. Un questionnaire ne suffit jamais à poser ce cadre : il relève d'un examen par un professionnel de santé.