Le bilinguisme : penser entre deux langues

Est bilingue, en linguistique, quiconque emploie régulièrement deux langues ou plus dans sa vie quotidienne, quel que soit son niveau dans chacune. Cette définition écarte l'idée d'une double maîtrise parfaite et ouvre la description à ce que vivent les intéressés : des langues réparties par domaines, une alternance réglée, des mots qui viennent moins vite, et une distance particulière à la seconde langue.
Une définition plus large qu'on ne croit
Le linguiste François Grosjean, qui a consacré sa carrière à ce sujet, insiste sur un point : est bilingue celui qui utilise régulièrement deux langues ou plus dans sa vie quotidienne, quel que soit son niveau. Attendre une maîtrise parfaite des deux langues, comme le fait le sens commun, exclurait la majorité des bilingues réels. Cette précision importe, car beaucoup de personnes concernées se jugent illégitimes à se dire bilingues, alors qu'elles vivent effectivement entre deux systèmes. Les estimations de la part de bilingues dans la population mondiale varient d'ailleurs de la moitié à nettement plus, selon la définition retenue ; aucun chiffre unique ne fait autorité.
Simultané ou successif
La recherche distingue deux entrées dans le bilinguisme. Le bilinguisme simultané concerne l'enfant exposé aux deux langues dès la naissance, ou avant 3 ans selon la convention la plus courante : il construit deux systèmes en parallèle et ne traduit pas de l'un vers l'autre. Le bilinguisme successif suppose une première langue déjà installée, puis une seconde acquise à l'école, par déplacement ou à l'âge adulte.
La différence se voit surtout sur la prononciation. Plus l'acquisition est tardive, plus un accent subsiste, et cette relation avec l'âge compte parmi les régularités les mieux établies du domaine. La grammaire et le vocabulaire, eux, restent accessibles très tard : des adultes atteignent des niveaux très élevés sans jamais perdre leur accent.
Le principe de complémentarité
Grosjean formule une observation qui explique beaucoup de choses : les bilingues emploient rarement leurs deux langues dans les mêmes domaines. L'une sert au travail, l'autre à la famille ; l'une aux mathématiques apprises à l'école, l'autre à la cuisine et aux sentiments. Il en résulte que le vocabulaire n'est jamais également distribué, et qu'un bilingue peut être incapable de nommer dans sa langue maternelle des objets qu'il manipule quotidiennement dans l'autre. Ce n'est pas une lacune, c'est la conséquence normale de l'usage. Le principe prédit aussi ce qui se passe quand un domaine change de langue, à l'occasion d'un déménagement ou d'un changement d'emploi : la compétence suit l'usage, dans un sens comme dans l'autre.
L'alternance codique
Passer d'une langue à l'autre au sein d'une même conversation, voire d'une même phrase, porte le nom d'alternance codique. Longtemps interprété comme un signe de maîtrise insuffisante, le phénomène est aujourd'hui décrit comme une compétence supplémentaire, obéissant à des règles précises que les locuteurs respectent sans les connaître. Shana Poplack a montré dès 1980 que ces passages sont soumis à des contraintes structurelles : on n'alterne pas n'importe où dans la phrase, mais aux points où les deux grammaires restent compatibles.
Les raisons d'alterner sont identifiables : citer quelqu'un, marquer une appartenance, employer un terme sans équivalent commode. L'opération n'est possible qu'entre bilingues partageant les deux langues, ce qui en fait aussi un marqueur de groupe.
Le mot qui ne vient pas
Un bilingue cherche ses mots un peu plus souvent qu'un monolingue. Le phénomène est mesuré : temps de dénomination d'images plus longs de quelques dizaines de millisecondes, états de mot sur le bout de la langue plus fréquents, moins de mots produits en une minute dans une catégorie donnée. Tamar Gollan et ses collègues expliquent ce résultat par la fréquence d'usage : chaque mot d'une langue est activé moins souvent chez quelqu'un qui répartit sa parole entre deux systèmes.
Le corollaire est bien établi. Le vocabulaire mesuré dans une seule langue est en moyenne plus réduit, alors que le total des deux langues reste comparable à celui d'un monolingue, voire supérieur. Tester un enfant bilingue dans une seule de ses langues revient donc à sous-estimer ce qu'il sait, ce qui a des conséquences directes sur les bilans scolaires et orthophoniques.
L'avantage bilingue en question
Un des résultats les plus cités du domaine est aussi le plus contesté. Les travaux d'Ellen Bialystok, à partir des années 2000, ont associé le bilinguisme à de meilleures performances dans les tâches de contrôle exécutif, l'hypothèse étant que l'inhibition permanente d'une langue entraîne un mécanisme général.
Les 15 dernières années ont fortement nuancé ce tableau. Kenneth Paap et Zachary Greenberg n'ont retrouvé, en 2013, aucun avantage systématique sur plusieurs tâches. Angela de Bruin, Barbara Treccani et Sergio Della Sala ont montré en 2015 que les résultats positifs étaient publiés bien plus souvent que les résultats nuls, ce qui déforme la littérature disponible. La question n'est pas tranchée : l'effet, s'il existe, apparaît plus petit et plus dépendant du contexte qu'on ne l'a longtemps écrit.
Une personnalité par langue ?
Beaucoup de bilingues rapportent se sentir différents selon la langue employée. Les recherches nuancent l'interprétation spontanée. Ce n'est pas la langue qui modifierait le caractère, mais le contexte associé à chaque langue : les interlocuteurs, les normes de politesse, les sujets abordés. Changer de langue revient à changer de situation, et le comportement suit.
Un effet mieux établi concerne la décision. Boaz Keysar, Sayuri Hayakawa et Sun Gyu An ont montré en 2012 que raisonner dans une langue étrangère réduit certains biais : les participants se montrent moins sensibles à la façon dont un problème est formulé et plus enclins au calcul froid. L'explication proposée tient à la charge émotionnelle plus faible de mots appris hors du contexte affectif de l'enfance. C'est l'effet dit de la distance de la langue étrangère.
Ni tout à fait d'une langue ni de l'autre
Reste l'expérience proprement dite de l'entre-deux, que les enquêtes qualitatives font apparaître régulièrement : le sentiment d'un accent perceptible dans les deux langues, de références culturelles incomplètes de part et d'autre, d'être considéré comme étranger des deux côtés. Cette position correspond à ce que décrit Daniel Sibony. Elle n'est pas un déficit à combler ; elle constitue une position particulière, avec un accès à des nuances que les monolingues ne perçoivent pas.
Elle ne se confond pas avec la double appartenance culturelle, examinée dans d'ici et d'ailleurs. On peut être bilingue sans double culture, par apprentissage scolaire, et biculturel en ne maîtrisant qu'une langue. Les deux situations se recoupent souvent sans se superposer.