L'entre-deux selon Daniel Sibony

Un vide qui fait lien
Daniel Sibony, mathématicien devenu psychanalyste, publie en 1991 Entre-deux : l'origine en partage. Sa thèse tient en une inversion. Nous traitons habituellement l'entre-deux comme un intervalle à franchir, un vide entre deux termes pleins. Sibony propose l'inverse : c'est l'intervalle qui produit les deux termes. Deux langues, deux pays, deux parents, deux époques n'existent comme distincts que parce qu'un écart les sépare, et cet écart est aussi ce qui les tient ensemble. L'entre-deux n'est donc pas une absence de lien mais une forme de lien.
L'origine en partage
Le sous-titre indique la portée clinique du propos. Sibony travaille sur les situations où l'origine est double ou incertaine : enfants de couples mixtes, exilés, personnes prises entre deux appartenances religieuses ou linguistiques. Il refuse les deux issues habituelles, qui consistent soit à choisir un camp, soit à additionner les deux en une synthèse confortable. Il décrit une troisième position, plus exigeante : tenir l'écart sans le résorber, accepter que l'origine soit partagée et donc jamais entièrement possédée. C'est une manière de sortir de l'injonction à se définir.
Des exemples qui débordent la clinique
Sibony applique la même grille à des objets très divers : le rapport entre les sexes, la relation entre un texte et son interprétation, les conflits du Proche-Orient dont il est lui-même issu, né à Marrakech. Cette extension est ce qu'on lui reproche parfois, et c'est aussi ce qui fait la fécondité du livre. Le lecteur y trouve moins une théorie close qu'un outil de lecture applicable à toute situation où deux termes se définissent l'un par l'autre sans pouvoir se rejoindre ni se séparer complètement.
Une écriture qui pratique ce qu'elle décrit
Une remarque de lecture s'impose. Le style de Sibony procède par déplacements successifs, reprises et coupures, plutôt que par démonstration linéaire. Beaucoup de lecteurs le trouvent difficile pour cette raison. L'auteur assume ce choix : il estime qu'une pensée de l'écart ne peut pas s'exposer dans une forme qui, elle, referme tout. On peut juger l'argument commode, mais il éclaire la manière de lire le livre. Mieux vaut y entrer par les chapitres qui correspondent à une situation connue, plutôt que par les pages théoriques du début.
Ce que la notion permet d'éviter
L'apport le plus concret est négatif. Il permet d'éviter deux erreurs symétriques dans la façon de traiter les situations mixtes. La première est l'assignation, qui somme la personne de dire ce qu'elle est vraiment. La seconde est l'irénisme du métissage heureux, qui gomme le conflit réel entre les deux origines. Sibony maintient les deux termes : il y a bien tension, et cette tension n'est pas une pathologie à corriger. C'est une position tenable, à condition d'être nommée.