L'entre-deux
Édition 2026Ce qui se passe entre deux états, deux lieux, deux moments
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Le concept

L'entre-deux selon Daniel Sibony

Deux chemins herbeux se séparent au milieu d'une forêt de pins.
Photo: David Pashley — CC BY-SA 2.0 · Wikimedia Commons

Qu'est-ce que l'entre-deux pour un psychanalyste ? Chez Daniel Sibony, qui lui consacre un livre en 1991, ce n'est pas un vide entre deux termes pleins, mais l'écart qui les fait exister et les tient ensemble. Deux langues, deux pays, deux parents : la coupure est aussi le lien. Le sous-titre du livre l'annonce, l'origine en partage.

Un vide qui fait lien

Comment un intervalle peut-il faire lien ? En cessant d'être compté comme une distance à supprimer. Daniel Sibony, mathématicien devenu psychanalyste, publie en 1991 Entre-deux : l'origine en partage. Sa thèse tient en une inversion. Nous traitons habituellement l'entre-deux comme un intervalle à franchir, un vide entre deux termes pleins. Sibony propose l'inverse : c'est l'intervalle qui produit les deux termes. Deux langues, deux pays, deux parents, deux époques n'existent comme distincts que parce qu'un écart les sépare, et cet écart est aussi ce qui les tient ensemble. L'entre-deux n'est donc pas une absence de lien mais une forme de lien.

L'inversion a une conséquence pratique. Si l'écart produit les deux termes, le supprimer ne réunit rien : il les fait disparaître tous les deux. Une personne qui renonce à l'une de ses deux langues ne devient pas plus entière ; elle perd aussi la manière dont l'autre lui apparaissait. Sibony revient plusieurs fois à ce point, qui commande le reste du livre.

L'origine en partage

Le sous-titre indique la portée clinique du propos. Sibony travaille sur les situations où l'origine est double ou incertaine : enfants de couples mixtes, exilés, personnes prises entre deux appartenances religieuses ou linguistiques. Il refuse les deux issues habituelles, qui consistent soit à choisir un camp, soit à additionner les deux en une synthèse confortable. Il décrit une troisième position, plus exigeante : tenir l'écart sans le résorber, accepter que l'origine soit partagée et donc jamais entièrement possédée. C'est une manière de sortir de l'injonction à se définir.

Le verbe partager porte les deux sens à la fois, et Sibony joue de cette ambiguïté. Partager, c'est diviser, et c'est mettre en commun. Une origine partagée est donc coupée en deux et détenue à plusieurs. Personne n'en possède la totalité, ni celui qui est resté, ni celui qui est parti. La formulation a un avantage : elle évite le vocabulaire de la perte, qui suppose qu'un état entier aurait existé auparavant.

La langue offre le cas le plus net. Un enfant qui grandit avec une langue à la maison et une autre à l'école ne possède entièrement ni l'une ni l'autre au même moment. La lecture de Sibony invite à ne pas traiter cet écart comme un déficit à combler. Quelque chose reste en réserve dans l'autre langue, et cette réserve peut fonctionner comme une ressource, à condition que l'écart soit reconnu par l'entourage plutôt que corrigé.

Des exemples qui débordent la clinique

Sibony applique la même grille à des objets très divers : le rapport entre les sexes, la relation entre un texte et son interprétation, les conflits du Proche-Orient dont il est lui-même issu, né à Marrakech. Cette extension est ce qu'on lui reproche parfois, et c'est aussi ce qui fait la fécondité du livre. Le lecteur y trouve moins une théorie close qu'un outil de lecture applicable à toute situation où deux termes se définissent l'un par l'autre sans pouvoir se rejoindre ni se séparer complètement.

La trajectoire de l'auteur éclaire ce choix. Né à Marrakech en 1942, venu en France pour ses études, mathématicien de formation avant de devenir psychanalyste, Sibony a enseigné à l'université Paris-VIII. Il a écrit sur le corps, la danse, les textes bibliques et l'actualité. Le livre de 1991 n'est pas un traité : c'est le point où ces objets se rejoignent, ce qui explique le mélange des registres.

Une écriture qui pratique ce qu'elle décrit

Une remarque de lecture s'impose. Le style de Sibony procède par déplacements successifs, reprises et coupures, plutôt que par démonstration linéaire. Beaucoup de lecteurs le trouvent difficile pour cette raison. L'auteur assume ce choix : il estime qu'une pensée de l'écart ne peut pas s'exposer dans une forme qui, elle, referme tout. On peut juger l'argument commode, mais il éclaire la manière de lire le livre. Mieux vaut y entrer par les chapitres qui correspondent à une situation connue, plutôt que par les pages théoriques du début.

Le livre a aussi une particularité de méthode. Sibony argumente peu par citations et ne discute presque pas les autres théories de l'intervalle. On y trouve une proposition, pas un état de la question. Le lecteur qui cherche une généalogie des notions doit la reconstituer lui-même, en passant par l'anthropologie des rites, que Sibony ne cite pas.

Ce que la notion permet d'éviter

L'apport le plus concret est négatif. Il permet d'éviter deux erreurs symétriques dans la façon de traiter les situations mixtes. La première est l'assignation, qui somme la personne de dire ce qu'elle est vraiment. La seconde est l'irénisme du métissage heureux, qui gomme le conflit réel entre les deux origines. Sibony maintient les deux termes : il y a bien tension, et cette tension n'est pas une pathologie à corriger. C'est une position tenable, à condition d'être nommée.

Cette position a ses limites, et mieux vaut les dire. Tenir l'écart suppose un minimum de sécurité par ailleurs : un statut, un logement, une langue dans laquelle se faire comprendre. Sibony écrit depuis la cure, où la parole est protégée et le temps garanti. Transposée telle quelle à des situations précaires, l'invitation à ne pas trancher peut devenir une façon de laisser quelqu'un sans appui. La double culture ne se vit pas dans des conditions égales pour tous.

Reste une remarque sur l'usage du mot. Depuis 1991, entre-deux circule bien au-delà de la psychanalyse, souvent sans référence à Sibony et parfois dans un sens contraire au sien, celui d'un simple passage à traverser. Revenir à sa définition, l'écart qui relie, rend le terme plus exigeant et plus utile.

Questions fréquentes

Faut-il des connaissances en psychanalyse pour le lire ?
L'écriture est dense et joue beaucoup sur la langue, mais le raisonnement reste suivable sans formation particulière. Mieux vaut lire par chapitres que d'un trait, et commencer par un thème déjà familier plutôt que par les développements théoriques du début.
Sibony parle-t-il de liminalité ?
Non, il ne s'inscrit pas dans la tradition anthropologique de Van Gennep et de Turner, et n'emploie pas leur vocabulaire. Les deux approches se recoupent sur l'objet sans se rencontrer : l'une décrit des rituels collectifs, l'autre des positions subjectives.
L'entre-deux est-il pour lui un état transitoire ?
Pas nécessairement, et c'est un des points qui le distinguent des anthropologues. Chez eux, la marge se referme par un rite d'agrégation. Chez Sibony, l'entre-deux peut être une position durable, tenue toute une vie, sans que cela constitue un échec.