Qu'est-ce que l'entre-deux ?

Un entre-deux est un intervalle qui possède sa propre consistance : on n'appartient plus à l'état quitté, pas encore à celui qui vient, et la position tient parfois longtemps. Le français emploie le mot pour un lieu, pour une période et pour une manière d'être. Quatre traditions savantes l'ont décrit sous des noms différents, de l'ethnologie de 1909 aux études postcoloniales.
Un état, un espace, un moment
L'entre-deux désigne ce qui se trouve entre deux choses distinctes sans appartenir tout à fait ni à l'une ni à l'autre. Le mot fonctionne dans trois registres à la fois. Il nomme un espace : le palier, le vestibule, la bande de terre entre deux frontières. Il nomme un moment : l'aube, le crépuscule, les jours creux entre deux fêtes. Il nomme enfin un état, celui de qui a quitté une situation sans être encore installé dans la suivante. Ces trois usages ne sont pas des métaphores les uns des autres. Ils décrivent la même structure, celle d'un intervalle qui possède ses propres règles.
Les trois registres se recoupent souvent. Un couloir est un espace et une durée de quelques secondes. Une convalescence est un état et une période. La distinction reste utile pour savoir de quoi l'on parle : un espace se quitte en marchant, un état se quitte rarement sur décision. Confondre les deux conduit à traiter une situation intérieure comme un problème d'organisation.
Un mot qui a d'abord servi à des choses concrètes
Avant de nommer un état, le mot a désigné des objets. En couture, un entre-deux est une bande de dentelle ou de broderie insérée entre deux pièces de tissu ; l'emploi est courant dans la lingerie du XIXe siècle. Au basket-ball, l'entre-deux désigne la remise en jeu entre deux joueurs. L'Entre-deux-Mers est le vignoble compris entre la Garonne et la Dordogne. L'entre-deux-guerres nomme la période 1918-1939.
Ces emplois ont un point commun. Ils désignent ce qui occupe l'intervalle, non l'intervalle vide. La dentelle est cousue là où le tissu manque, et elle devient une pièce à part entière. Le sens abstrait est venu ensuite, par extension, et il a gardé cette propriété : un entre-deux se remplit de quelque chose qui ne ressemble ni à l'avant ni à l'après.
Ni l'un ni l'autre, et pourtant quelque chose
La difficulté du terme tient à sa formulation négative. On définit spontanément l'entre-deux par ce qu'il n'est pas : plus tout à fait ceci, pas encore cela. Cette définition en creux est trompeuse, car elle laisse croire à un vide qu'il faudrait traverser au plus vite. L'observation dit le contraire. Un intervalle possède une consistance propre, des règles de conduite, parfois un vocabulaire. Le convalescent n'est pas un malade au ralenti : il vit dans un régime particulier, avec ses permissions et ses interdits. C'est ce caractère positif de l'intervalle qui intéresse l'anthropologie depuis un siècle.
La langue courante en garde la trace. On dit d'un convalescent qu'il se repose, jamais qu'il exerce un métier. On ne demande pas à un jeune retraité, la première semaine, ce qu'il compte accomplir. Ces précautions montrent que l'entourage reconnaît un régime particulier, même sans le nommer.
Transition, seuil, limbes, zone grise
Quatre mots voisins circulent, et ils ne disent pas la même chose. Une transition est orientée : elle se définit par son point d'arrivée, et elle suppose que ce point existe. Un seuil est une ligne, pas une durée ; on le franchit en un geste, et l'architecture le matérialise par une porte ou une marche.
Les limbes viennent de la théologie chrétienne, où ils désignaient un séjour sans terme prévu pour ceux qui n'accédaient ni au paradis ni à l'enfer. Le mot garde cette teinte d'abandon : parler de limbes, c'est dire que personne ne viendra clore la période. La zone grise, empruntée au droit et à la géopolitique, décrit une indétermination des règles, un défaut de cadre plutôt qu'un état vécu. L'entre-deux se distingue des trois autres sur un point : il a une durée, une consistance et des règles propres, sans être orienté vers une sortie certaine.
Une notion venue de plusieurs disciplines
Le terme a plusieurs foyers. L'ethnologie française l'aborde dès 1909 avec Arnold van Gennep, qui découpe les rites de passage en trois phases dont celle du milieu, la marge. L'anthropologie britannique reprend l'idée dans les années 1960 avec Victor Turner et sa notion de liminalité. La psychanalyse s'en empare avec Daniel Sibony, qui publie en 1991 un ouvrage consacré à l'entre-deux comme origine en partage. Les études postcoloniales enfin, avec Homi Bhabha, parlent de tiers-espace. Ces traditions ne se citent pas toujours entre elles, mais décrivent un même objet.
Leurs terrains diffèrent pourtant. Van Gennep et Turner observent des rituels collectifs. Sibony travaille sur des sujets singuliers, en cure. Bhabha analyse des rapports de domination entre cultures. Un lecteur pressé les confond ; mieux vaut les tenir séparés et prendre à chacun ce qu'il décrit réellement.
Reconnaître un entre-deux plutôt que de le définir
Plutôt que de chercher une définition close, il est plus utile de repérer les signes qui trahissent un intervalle. Le premier est la suspension des repères habituels : l'agenda se vide de ses rendez-vous obligés, le vocabulaire manque pour répondre à la question de ce que l'on fait en ce moment. Le deuxième est l'ambivalence du sentiment, qui mêle soulagement et inquiétude sans que l'un l'emporte. Le troisième est la difficulté à dater : on sait quand la période a commencé, jamais quand elle se termine. Quand ces trois traits se présentent ensemble, il s'agit rarement d'un simple retard dans un projet.
Un quatrième signe est plus discret : l'entourage cesse de poser des questions, faute de savoir lesquelles. Ce silence passe pour de l'indifférence, alors qu'il traduit surtout l'absence de formules disponibles pour ce genre de période.
L'intervalle hors des sciences humaines
D'autres domaines ont pensé l'intervalle sans employer ce mot. En musique, l'intervalle est l'écart entre deux hauteurs, et c'est lui qui porte le sens : une mélodie n'est pas une suite de notes mais une suite d'écarts. L'esthétique japonaise nomme ma l'intervalle de temps ou d'espace laissé entre deux éléments, et le traite comme une matière plutôt que comme un manque. L'architecture, de son côté, construit des pièces dont la seule fonction est d'être traversées.
Ces rapprochements ne démontrent rien à eux seuls. Ils indiquent que la difficulté à penser l'intervalle est ancienne et générale. Elle tient sans doute à une habitude de description : nommer d'abord les termes, puis ce qui les sépare, alors que l'ordre inverse est parfois plus juste.
Pourquoi le mot revient aujourd'hui
L'expression circule désormais bien au-delà des sciences humaines. On la retrouve dans le vocabulaire du travail, où les carrières comportent davantage de ruptures qu'auparavant, et dans celui de la santé mentale, où l'on nomme plus volontiers les périodes indécises. Cette diffusion large a un coût, celui d'un usage flou où l'entre-deux devient un synonyme commode d'incertitude.
Deux précautions permettent d'en garder l'usage. La première consiste à vérifier qu'il y a bien eu sortie d'un état, et pas seulement hésitation. La seconde consiste à dater le début : une période qui ne commence nulle part n'est pas un entre-deux, c'est une habitude. Sans ces deux vérifications, le mot sert à ne rien dire.