Le vide après un grand projet

Pourquoi un projet réussi laisse-t-il souvent un creux ? Parce qu'il ne fournissait pas seulement un but : il fournissait un emploi du temps, un critère de décision, un rôle et parfois un groupe, et tout cela s'arrête le même jour. Le phénomène est décrit de longue date chez les sportifs et les doctorants. La littérature scientifique, elle, reste mince.
Un creux prévisible
Faut-il s'alarmer de se sentir vide juste après une réussite ? Le plus souvent non. Le phénomène est fréquent, attendu par ceux qui l'ont déjà traversé, et il se dissipe seul.
Après une thèse soutenue, une exposition montée, un déménagement achevé ou une compétition disputée, beaucoup décrivent le même enchaînement : quelques jours d'euphorie, puis un affaissement net. Le phénomène est assez régulier pour être attendu. Les sportifs de haut niveau le nomment depuis longtemps la dépression post-olympique, et les fédérations en tiennent compte dans le suivi des athlètes. Rien n'oblige à en faire un symptôme : c'est d'abord la conséquence logique de la disparition brutale d'une structure.
La littérature scientifique est ici plus mince qu'on ne le croit. L'expression circule dans la presse et dans les milieux sportifs ; les publications, elles, sont peu nombreuses, portent sur de petits effectifs et ne partagent pas de définition commune. Aucune catégorie diagnostique ne correspond à cet état, et l'on ne dispose pas d'une estimation de fréquence digne de ce nom. Mieux vaut donc le décrire comme une réaction ordinaire à la fin d'une période intense que comme un trouble. Ce qui est solidement établi tient plutôt à ce que le projet apportait, et que l'on peut décrire sans hypothèse psychologique.
Ce que le projet fournissait
Un grand projet ne fournit pas seulement un but. Il fournit un emploi du temps, un critère pour trancher les arbitrages quotidiens, une réponse toute prête à la question de ce que l'on fait, et souvent un groupe. Tout cela disparaît le même jour. Le vide ressenti n'est donc pas la simple absence d'objectif : c'est la perte simultanée d'un cadre, d'une identité provisoire et d'un collectif. Cela explique que des personnes très heureuses du résultat obtenu se sentent malgré tout désœuvrées.
Le mot qui vient spontanément est celui de deuil. Il demande une précaution : ce qui disparaît ici est un cadre, pas une personne, et l'analogie s'arrête là. Elle éclaire tout de même un point. Ce n'est pas l'objectif atteint qui manque, c'est l'organisation qu'il imposait. Les travaux sur le deuil proprement dit décrivent d'ailleurs la même alternance entre la perte et la reconstruction.
La disparition du collectif compte au moins autant. Une équipe, un jury, un chantier, un groupe de répétition : ces relations avaient un objet commun. Sans lui, elles s'espacent en quelques semaines, sans conflit et sans décision. Le sentiment d'abandon qui en résulte surprend, parce qu'il ne correspond à aucune brouille et ne se reproche à personne.
Le décalage avec l'entourage
S'ajoute une difficulté relationnelle. L'entourage félicite, considère l'affaire close et passe à autre chose, au moment précis où l'intéressé entre dans la période la plus creuse. Exprimer un malaise est alors délicat, puisqu'il faudrait se plaindre après une réussite. Beaucoup se taisent pour cette raison. En parler à ceux qui ont traversé la même chose, plutôt qu'à ceux qui ont assisté au projet de l'extérieur, est généralement plus simple et plus utile.
L'écart tient au calendrier. Pour les autres, le projet s'achève le jour de la soutenance ou de la dernière représentation. Pour l'intéressé, il s'achève plusieurs semaines plus tard, quand la fatigue accumulée est retombée et que le sommeil est revenu.
Les sociétés anciennes traitaient ces sorties autrement. Arnold van Gennep a montré que toute traversée comportait une phase de sortie, le rite d'agrégation, qui déclarait publiquement la période terminée. Une soutenance, une remise de prix, un pot de fin de chantier remplissent encore cette fonction quand ils sont pris au sérieux. Le rite d'agrégation ne servait pas à célébrer : il fixait une date à partir de laquelle chacun, y compris l'intéressé, savait à quoi s'en tenir. Un projet qui s'arrête sans clôture laisse la période ouverte plus longtemps.
L'intervalle plutôt que le projet suivant
La réaction la plus fréquente consiste à lancer immédiatement le projet suivant, pour ne pas éprouver le vide. Cela fonctionne à court terme et se paie ensuite, par un engagement pris sans réflexion et une fatigue qui n'a jamais été récupérée. L'alternative n'est pas l'inaction : c'est une période délibérément peu structurée, avec quelques activités régulières et sans objectif majeur, dont on fixe la durée à l'avance. 2 à 6 semaines suffisent le plus souvent.
Une chose se perd vite après un projet : la mémoire précise de son déroulement. Ce qui a coûté, ce qui a fonctionné, ce qu'on referait autrement s'estompe en quelques semaines et laisse un souvenir lissé. Écrire ce bilan pendant la période creuse a deux avantages. Il donne à cette période un contenu qui n'est pas un nouveau projet, et il conserve une information réellement utile pour la suite. C'est la manière la plus simple de transformer l'intervalle en quelque chose de tenable.
Un dernier point sépare cette période d'un simple repos. Elle n'a pas de contenu imposé, et c'est précisément ce qui la rend inconfortable : rien n'y presse, donc rien n'y oriente. Lui donner un terme, une date de reprise et deux ou trois occupations régulières suffit en général à la rendre habitable, sans chercher à la remplir. La notion d'entre-deux vaut ici au sens strict : la période précédente est finie, la suivante n'a pas commencé, et l'intervalle n'est pas un temps perdu.