L'adolescence : ni enfant ni adulte

Selon Eurostat, les jeunes quittent le domicile parental vers 24 ans en France, contre plus de 26 ans dans l'ensemble de l'Union européenne. La puberté, elle, s'amorce autour de 11 ans chez les filles et de 12 ans chez les garçons. Entre ces deux bornes s'étend une décennie sans statut stable, que rien ne vient clore par un rite.
Une catégorie récente
En Europe, l'âge moyen des premières règles est passé d'environ 16 ans au milieu du XIXe siècle à un peu moins de 13 ans aujourd'hui. Les estimations varient selon les sources et les pays, et la baisse s'est largement ralentie depuis les années 1970, mais le déplacement est net. Il a étiré la période par le bas.
L'adolescence comme âge distinct est une invention relativement récente. Le mot existe en français depuis le Moyen Âge, mais la période n'a été constituée en objet d'étude qu'au début du XXe siècle, avec les travaux du psychologue américain Stanley Hall. Auparavant, le passage de l'enfance au statut d'adulte était souvent bref et marqué par un événement précis : l'entrée en apprentissage, le premier salaire, le mariage. L'allongement de la scolarité a étiré cet intervalle jusqu'à en faire une décennie entière.
Le mot a été popularisé par un livre. Adolescence, de Stanley Hall, paraît en 1904 en deux volumes et décrit un âge de tempête et de tension. La formule a fait fortune. Les travaux ultérieurs l'ont beaucoup nuancée : la majorité des adolescents traversent la période sans crise durable.
Puberté et adolescence ne se recouvrent pas
Deux mots servent souvent l'un pour l'autre alors qu'ils ne désignent pas le même objet. La puberté est un processus biologique : la maturation des fonctions de reproduction, qui dure de 2 à 4 ans et se termine. L'adolescence est une construction sociale, définie par les droits, les obligations et les attentes qu'une société attache à cet âge. Elle commence avec la puberté ou peu avant, et rien n'indique quand elle s'achève.
La distinction a des effets concrets. Elle explique qu'un même jeune puisse être biologiquement mature et socialement mineur pendant plusieurs années. Elle rappelle aussi que l'allongement de la période ne relève pas de la biologie : c'est la partie sociale qui s'est étendue, à mesure que les statuts d'adulte étaient repoussés.
Un décalage biologique réel
La neurobiologie a documenté un décalage qui donne à la période sa physionomie particulière. Les circuits liés à la recherche de sensations et à la sensibilité aux récompenses arrivent à maturité tôt, dès le début de la puberté. Les régions préfrontales, impliquées dans l'inhibition et l'anticipation des conséquences, poursuivent leur maturation jusque vers 25 ans. Cet écart de calendrier, décrit notamment par les travaux de Laurence Steinberg, explique une prise de risque plus élevée sans qu'il faille invoquer une méconnaissance du danger.
Le chiffre de 25 ans circule beaucoup et demande de la prudence. Il vient de moyennes de groupe obtenues par imagerie, notamment des suivis longitudinaux menés par Jay Giedd, et non d'un seuil individuel. La variation entre personnes est large, aucun changement brusque ne survient à cette date, et rien n'autorise à en conclure qu'un jeune de 22 ans serait incapable de décider pour lui-même. Le décalage entre systèmes explique une tendance statistique, pas un état de minorité prolongée.
L'âge adulte émergent de Jeffrey Arnett
En 2000, le psychologue américain Jeffrey Arnett propose de nommer emerging adulthood, âge adulte émergent, la période qui va d'environ 18 à 25 ans dans les sociétés industrialisées. Son argument tient en deux points. Cette tranche ne relève plus de l'adolescence, puisque l'autonomie quotidienne est acquise, ni de l'âge adulte, puisque les engagements durables restent en suspens. Il en décrit quelques traits : l'exploration de l'identité, l'instabilité des situations, le sentiment d'être entre deux âges.
La proposition a été critiquée sur un point précis. Elle décrit surtout des étudiants de pays riches ; pour un jeune entré tôt dans l'emploi ou devenu parent à 20 ans, l'exploration prolongée n'a pas lieu. Arnett en convient et présente sa notion comme dépendante d'un contexte économique, non comme une étape universelle du développement. Elle éclaire bien, en revanche, ce qui se joue dans une transition longue.
Une marge sans rite de sortie
Appliquée à l'adolescence, la grille de Van Gennep fait apparaître une anomalie. La phase de séparation existe, avec la puberté et l'entrée au collège. La marge existe, longuement. Le rite d'agrégation, lui, s'est dispersé en une série d'échéances sans hiérarchie claire : majorité légale, permis, diplôme, premier emploi, premier logement, chacune arrivant à des dates différentes et parfois très tardives. Il n'existe plus de moment où la société déclare quelqu'un adulte, ce qui laisse la sortie à l'appréciation de chacun.
Cette dispersion des seuils n'est pas propre à la France. Les comparaisons européennes montrent des écarts importants d'un pays à l'autre pour l'âge du départ du domicile parental, alors que la majorité civile est fixée à 18 ans presque partout. Le repère légal et le repère social ont cessé de coïncider.
Deux statuts en même temps
La conséquence concrète est une superposition de statuts contradictoires. Un jeune de 17 ans peut être pénalement responsable de certains actes, travailler, conduire un cyclomoteur, et se voir refuser un contrat de téléphonie sans signature parentale. Ces incohérences ne sont pas des oublis du législateur : elles reflètent l'absence de définition unique de l'âge adulte. Elles sont vécues comme une injustice au moment même où la sensibilité à l'équité est la plus vive.
Le même écart se retrouve hors du droit. On attend d'un jeune de cet âge qu'il s'oriente pour plusieurs années, alors qu'il ne dispose ni des expériences ni de l'autonomie qui rendraient ce choix informé. L'injonction à se déterminer arrive avant les moyens de le faire.
Ce qui aide, du côté des adultes
Les revues de littérature sur l'accompagnement de cette période convergent sur des points simples. Maintenir un cadre clair et peu nombreux plutôt que des règles abondantes et négociées en permanence. Distinguer les sujets non négociables, peu nombreux, du reste, où la marge de décision doit croître avec l'âge. Garder un canal de conversation ouvert sur des sujets sans enjeu, parce qu'il sera le seul disponible le jour où l'enjeu sera réel. Ce sont des principes modestes, mais ils tiennent mieux que les stratégies élaborées.
Un point revient dans les recherches sur le sommeil de cette tranche d'âge. Le rythme veille-sommeil se décale physiologiquement vers le soir à la puberté, ce qui rend le coucher précoce difficile et non simplement refusé. Les horaires scolaires du matin entrent en conflit avec ce décalage, décrit depuis les années 1990 par les travaux de Mary Carskadon.