L'entre-saisons

Saison météorologique et saison astronomique ne désignent pas la même chose. La première commence le 1er mars, le 1er juin, le 1er septembre et le 1er décembre, pour donner des trimestres complets. La seconde suit les équinoxes et les solstices, 2 à 3 semaines plus tard. L'entre-saisons ne figure sur aucun de ces calendriers : c'est le nom que l'usage donne aux semaines où aucune des deux définitions ne décrit ce qu'on voit dehors.
Quatre saisons, une convention
Le 1er mars ouvre le printemps pour les météorologues, le 20 ou le 21 mars pour les astronomes. Le découpage en quatre saisons est une convention astronomique fondée sur les solstices et les équinoxes ; la convention météorologique, elle, cale les saisons sur des trimestres entiers, afin de comparer les moyennes d'une année à l'autre. Ni l'une ni l'autre ne correspond à l'expérience, qui distingue spontanément davantage de périodes : le dégel, les gelées tardives, la fin de l'été, les premiers froids.
Certaines langues ont conservé des mots pour ces intervalles. L'anglais dispose de mud season pour la période boueuse du dégel en Nouvelle-Angleterre, et de shoulder season dans le vocabulaire du tourisme. Le suédois emploie vårvinter, l'hiver de printemps, pour les semaines lumineuses où la neige tient encore. Le français a perdu la plupart des siens, mais garde l'expression entre-saisons, employée surtout à propos du vêtement. Le mot reste presque toujours au pluriel, ce qui trahit son imprécision : il ne nomme pas un moment mais un ensemble de moments.
Ce que la phénologie observe
La phénologie étudie le calendrier des phénomènes vivants : floraison, débourrement des bourgeons, arrivée des migrateurs. Elle constitue une troisième manière de découper l'année, indépendante du calendrier comme des instruments. Ses relevés, dont certains remontent au XVIIIe siècle, sont devenus une source majeure pour le suivi du climat. La famille Marsham a noté dans le Norfolk les mêmes signes de printemps à partir de 1736, sur près de deux siècles. Au Japon, les dates de pleine floraison des cerisiers de Kyoto ont été compilées par Yasuyuki Aono à partir de journaux de cour et de chroniques, avec des données remontant au IXe siècle.
Ces séries montrent une avance nette des événements de printemps. Annette Menzel et ses collègues, en 2006, ont analysé plus de 100 000 séries européennes et trouvé une avance moyenne de 2,5 jours par décennie sur la période 1971-2000. La série de Kyoto place la pleine floraison de 2021 au 26 mars, date la plus précoce des relevés disponibles. L'entre-saisons se déplace donc, et il se désynchronise : les insectes et les oiseaux qui en dépendent n'avancent pas au même rythme.
Une période difficile à vêtir
L'expression courante en français associe l'entre-saisons au vêtement, et ce n'est pas un hasard. L'amplitude thermique journalière est maximale au printemps et au début de l'automne, quand le ciel est dégagé et l'air sec : les écarts dépassent régulièrement 15 °C entre le petit matin et le milieu de l'après-midi. Aucune tenue unique ne couvre correctement cette plage, d'où la règle empirique des couches superposées, qui permet de retirer plutôt que d'ajouter.
Le même phénomène rend le chauffage difficile à régler. La maison accumule de la chaleur l'après-midi et se refroidit vite la nuit, si bien que la consigne juste à 8 heures est trop élevée à 16 heures. Les calculs de consommation contournent la difficulté par les degrés-jours, qui cumulent l'écart entre la température extérieure et une référence, fixée à 18 °C dans la méthode française des degrés-jours unifiés. Cette référence explique pourquoi la saison de chauffe démarre bien avant les premiers froids marqués, et pourquoi les mois de transition pèsent lourd dans une facture annuelle.
Les saisons intermédiaires nommées
Quelques cultures ont donné un nom à ces intervalles. L'été de la Saint-Martin, aux alentours du 11 novembre, désigne en France un redoux de quelques jours ; l'équivalent nord-américain est l'été indien, et l'allemand parle d'Altweibersommer. Aucun de ces épisodes n'est garanti : ce sont des situations anticycloniques fréquentes, pas des saisons.
Le calendrier japonais traditionnel va plus loin. Il divise l'année en 24 périodes, les sekki, dont plusieurs nomment précisément des transitions : risshun, le début du printemps, tombe début février alors qu'il fait encore froid, et hakuro, la rosée blanche, décrit le premier degré de la fin de l'été. Un découpage plus fin encore, en 72 kō d'environ 5 jours, associe à chaque période un phénomène observable, comme un premier chant d'oiseau ou la formation de la rosée. Ces systèmes décrivent mieux l'expérience que le partage en quatre, parce qu'ils reposent sur ce qu'on voit et non sur la position du soleil. Le même souci d'inscrire un intervalle dans le calendrier se retrouve dans les douze jours de la fin décembre.
Pourquoi ces périodes fatiguent
La plainte d'une fatigue au changement de saison est constante, et plusieurs mécanismes documentés y contribuent. La variation de la durée du jour est maximale aux équinoxes : à Paris, la journée gagne ou perd près de 4 minutes par jour à cette période, contre quelques secondes autour des solstices. L'horloge circadienne doit donc se réajuster en continu, au moment même où le changement d'heure légale ajoute une désynchronisation d'une heure. La lumière du matin, dont le rôle est détaillé dans les heures charnières du jour, est ici le principal levier de recalage.
S'y ajoutent des causes plus prosaïques. Les infections respiratoires augmentent avec le retour en intérieur à l'automne. Le calendrier pollinique fait se succéder au printemps les arbres puis les herbacées : noisetier et aulne dès janvier ou février, bouleau en mars et avril, graminées de mai à juillet, avec des symptômes que beaucoup attribuent à un rhume. Aucun de ces facteurs n'est spectaculaire. Leur addition suffit à expliquer une baisse de forme qui n'a rien d'imaginaire, et qui se distingue de la dépression saisonnière, laquelle concerne surtout le cœur de l'hiver et non les transitions.