La rêverie éveillée

Environ 47 % des relevés d'une grande enquête par sondage d'expérience portent sur un esprit occupé ailleurs que par la tâche du moment. La rêverie éveillée n'est donc pas une parenthèse rare : c'est un régime ordinaire de la pensée, distinct du sommeil comme de l'attention dirigée. Elle traite des questions personnelles, prépare des décisions et produit parfois des associations que l'effort n'obtient pas.
Un état intermédiaire fréquent
La rêverie éveillée désigne un cours de pensée qui se détache de l'activité en cours sans que la vigilance baisse. Elle ne relève pas des images qui précèdent l'endormissement, lesquelles supposent au contraire un abaissement du niveau d'éveil.
La rêverie éveillée occupe une place singulière : ni sommeil ni attention dirigée. Une étude devenue classique de Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, publiée dans Science en 2010, a interrogé des milliers de participants à des moments aléatoires de leur journée. Leur esprit était occupé à autre chose que leur activité en cours dans environ 47 % des relevés. Ce chiffre, souvent cité, indique surtout que le vagabondage mental n'est pas une défaillance occasionnelle mais un mode de fonctionnement ordinaire.
Cette enquête mérite d'être lue avec précision, ce que les reprises font rarement. Les volontaires étaient équipés d'un iPhone et sollicités par une application ; l'échantillon, majoritairement anglophone et instruit, ne représente aucune population générale. Le chiffre décrit une fréquence observée dans ce groupe, pas une constante humaine. L'étude établit par ailleurs une association entre vagabondage et humeur un peu moins bonne, à partir de réponses successives d'un même participant. Elle ne démontre pas que la rêverie rend malheureux : le protocole ne comporte aucune manipulation expérimentale et le sens du lien reste discuté.
Le réseau du mode par défaut
L'imagerie a identifié un ensemble de régions cérébrales plus actives lorsque l'on ne fait rien de particulier que pendant une tâche : le réseau du mode par défaut, décrit par Marcus Raichle au début des années 2000. Il est associé à la mémoire autobiographique, à la projection dans l'avenir et à la représentation du point de vue d'autrui. La rêverie n'est donc pas un temps mort neurologique. C'est un régime de fonctionnement qui mobilise des ressources et qui traite des questions différentes de celles de la tâche en cours.
Ce réseau a été repéré dans des images enregistrées entre deux épreuves, pendant des périodes que les protocoles antérieurs traitaient comme du bruit. Le mot repos est trompeur : la consommation d'énergie du cerveau varie peu selon qu'on agit ou non, et la différence porte sur la répartition, non sur le total. Les travaux ultérieurs ont montré que ce réseau se désactive imparfaitement pendant les tâches exigeantes, et que le degré de désactivation prédit en partie les erreurs d'inattention.
Rêverie ou rumination
La distinction est cruciale et souvent négligée. La rêverie se caractérise par un contenu mobile, souvent tourné vers l'avenir ou vers des scénarios imaginaires, et elle laisse en général une impression neutre ou agréable. La rumination tourne autour d'un même contenu, presque toujours passé, et se solde par une humeur dégradée. Les mêmes conditions extérieures, une tâche monotone par exemple, peuvent produire l'une ou l'autre. Repérer laquelle est en cours vaut mieux que chercher à supprimer le vagabondage en bloc.
Jerome Singer avait proposé dès les années 1960 une typologie qui reste utile : une rêverie constructive et positive, une rêverie coupable et sombre, une difficulté de contrôle attentionnel. Les trois profils ne se répartissent pas au hasard d'une personne à l'autre. Jonathan Schooler y ajoute une distinction qui change la description : on peut vagabonder en le sachant, ou sans s'en apercevoir. Les épisodes sans conscience de l'épisode sont les plus coûteux pour la tâche en cours et les plus difficiles à interrompre.
L'ennui comme condition
Plusieurs expériences suggèrent qu'une activité peu exigeante favorise les associations inhabituelles. Des travaux de Sandi Mann et Rebekah Cadman ont montré que des participants soumis à une tâche fastidieuse produisaient ensuite davantage d'idées originales qu'un groupe témoin. L'effet reste modeste et discuté, mais il rejoint une observation ancienne : la marche, la douche et les trajets sont les circonstances les plus souvent citées pour l'apparition d'une solution attendue en vain devant un écran.
Le détail du protocole aide à mesurer la portée du résultat. Les participants recopiaient des numéros tirés d'un annuaire, puis devaient imaginer des usages inhabituels pour un gobelet. Le groupe ennuyé en trouve davantage. Les effectifs sont petits et la réplication n'est pas acquise ; l'expérience indique une piste, pas une règle. Elle ne dit rien non plus de l'ennui prolongé, dont les effets décrits sont plutôt l'irritabilité et la recherche de stimulation immédiate.
La rêverie selon Bachelard
Gaston Bachelard consacre en 1960 un livre entier à la question, La poétique de la rêverie. Sa thèse tient dans une distinction : le rêve nocturne dissout celui qui rêve, la rêverie le maintient. Le rêveur éveillé sait qu'il rêve. Il peut interrompre, reprendre, orienter un peu. Bachelard parle d'un cogito du rêveur, formule qui insiste sur la persistance du sujet.
L'approche est philosophique et ne prétend pas être expérimentale. Elle apporte cependant une précision que la psychologie a mis du temps à formuler : la rêverie a des degrés de contrôle. Entre la pensée dirigée et le rêve s'étend une gamme d'états où la personne garde la main sans fournir d'effort. Les recherches récentes qui opposent vagabondage délibéré et vagabondage spontané retrouvent cette gradation par d'autres moyens, et mesurent ce que Bachelard décrivait.
Lui laisser une place
La disponibilité mentale a considérablement reculé avec l'occupation systématique des interstices, files d'attente, transports, salles d'attente. La conséquence n'est pas seulement une fatigue attentionnelle : c'est la disparition des moments où le réseau décrit plus haut peut fonctionner. Réserver quelques trajets sans écouteurs, ou une marche sans destination, n'a rien d'un exercice spirituel. C'est simplement rendre possible un mode de traitement que l'esprit utilise spontanément dès qu'on lui en laisse l'occasion.
Le point n'est pas moral et ne demande aucune discipline particulière. Il porte sur une condition matérielle : un intervalle non rempli. C'est la même condition qui rend supportable ou pénible un temps qu'on ne remplit pas, selon qu'on l'a choisi ou subi. Vous n'avez rien à produire pendant ces minutes ; c'est précisément ce qui les rend utiles.