La convalescence, ni malade ni guéri

La convalescence a eu ses institutions : les maisons de convalescence, encore nombreuses en France au milieu du XXe siècle. Le mot a reculé avec le raccourcissement des séjours hospitaliers. L'état, lui, demeure. Entre la guérison constatée par les examens et le retour effectif à la vie ordinaire subsiste une période sans nom d'usage, où l'on n'est plus malade et pas encore rétabli.
Un mot qui a presque disparu
En 1888, Helene Schjerfbeck peint un enfant emmitouflé de blanc, assis dans un grand fauteuil d'osier, une branche bourgeonnante entre les doigts. Le tableau s'intitule La Convalescente. Le titre suffisait à situer la scène pour ses contemporains.
La convalescence désignait autrefois une période reconnue, avec ses lieux et sa durée. Les maisons de convalescence étaient nombreuses en France jusqu'au milieu du XXe siècle. Le terme a reculé à mesure que les séjours hospitaliers raccourcissaient. On sort aujourd'hui d'une intervention en quelques jours, parfois le soir même, et l'on passe sans transition nommée du statut de patient à celui de personne active. Le mot a disparu ; l'état, lui, subsiste.
Ce recul a une histoire administrative. Les établissements de convalescence ont été absorbés par les services dits de soins de suite et de réadaptation, orientés vers la rééducation et réservés aux situations lourdes. Pour tout le reste, la période se passe à domicile et ne porte plus de nom. Or ce qui n'a pas de nom se négocie mal, avec un employeur comme avec soi-même.
Guéri ne veut pas dire rétabli
La médecine distingue la guérison, qui constate la disparition de la maladie, et le rétablissement, qui décrit le retour à la vie ordinaire. Les deux ne coïncident pas. Une fracture consolidée laisse une raideur et une appréhension ; une infection traitée laisse une fatigue qui se prolonge des semaines. Le convalescent se trouve donc dans une position inconfortable : les examens sont bons, l'entourage le considère comme rétabli, et il constate lui-même qu'il ne l'est pas. Cet écart est la difficulté principale de la période.
L'écart a une traduction administrative. L'arrêt de travail se termine à une date fixée à l'avance, souvent calée sur la cicatrisation et sur des durées indicatives publiées par acte, modulées selon le métier exercé. Ces référentiels sont des moyennes, ce qu'ils ne cachent pas. Le jour de la reprise, l'organisme n'a pas nécessairement suivi le calendrier, et rien dans le dossier ne permet de le signaler. La personne est officiellement rétablie et se sait diminuée, comme dans d'autres états intermédiaires que le vocabulaire courant ignore.
Une fatigue mal comprise
La fatigue post-infectieuse ou post-opératoire est un phénomène banal, décrit de longue date. Elle ne se corrige pas par la volonté et se distingue du manque de sommeil : elle réapparaît après un effort modeste et met plus longtemps à se dissiper. La reprendre trop vite prolonge généralement la période au lieu de l'abréger. Les protocoles de récupération recommandent une reprise graduée, avec des paliers tenus plusieurs jours, plutôt qu'un retour immédiat au niveau antérieur suivi de rechutes.
Une partie de cette fatigue tient au déconditionnement. L'alitement fait perdre de la force musculaire, réduit le volume sanguin circulant et abaisse la tolérance à l'effort en quelques jours seulement. Les travaux sur l'alitement prolongé, menés depuis les années 1940 puis repris par la recherche spatiale, donnent des ordres de grandeur plus que des chiffres fermes : la perte se compte en pourcentage par jour, elle est plus rapide chez les personnes âgées, et la récupération demande plus de temps que la perte. Il s'agit d'un mécanisme, pas d'une conduite à tenir : celle-ci relève du médecin qui suit la personne.
Ce que la période permet
La convalescence a longtemps été décrite comme un temps de réévaluation. La littérature du XIXe siècle en fait un topos : le convalescent voit les choses avec une acuité neuve, parce que ses obligations sont suspendues et son attention disponible. L'observation n'est pas seulement littéraire. Beaucoup de réorientations professionnelles ou personnelles se décident dans ces périodes, non par effet de la maladie, mais parce qu'elles ménagent le premier temps libre depuis des années.
Baudelaire en a donné la formule la plus connue. Dans Le Peintre de la vie moderne (1863), il rapproche le convalescent de l'enfant : l'un et l'autre possèdent au plus haut degré la faculté de s'intéresser vivement aux choses, même les plus banales. Le rapprochement dit quelque chose d'exact sur l'attention devenue disponible. Il faut le lire pour ce qu'il est, une intuition littéraire : aucune étude ne montre que la convalescence rende plus créatif ou plus lucide, et la fatigue produit aussi bien l'inverse.
Nommer la période à son entourage
L'obstacle le plus concret est social. Une personne en convalescence n'a pas de signe visible et son statut n'est plus reconnu par un mot d'usage courant. Elle est donc conduite soit à surjouer la fatigue, soit à faire comme si tout allait bien. Dire simplement que l'on est en convalescence, en donnant un ordre de grandeur, suffit le plus souvent à débloquer la situation, aussi bien au travail que dans la famille. Le mot ancien reste compris de tous.
La période ressemble par là à un temps suspendu : elle se supporte mieux bornée qu'ouverte. Annoncer une durée approximative, quitte à la corriger, vaut mieux que laisser chacun deviner. C'est aussi ce qui permet à l'entourage d'aider utilement, puisqu'il sait alors sur quoi porte la demande. La difficulté n'est pas médicale, elle est de vocabulaire.
Un point revient dans les témoignages et se signale rarement. La reprise à temps partiel, lorsqu'elle est possible, sert moins à travailler moins qu'à rendre la période visible : elle donne à l'entourage professionnel une information que le corps ne fournit pas. Là où le dispositif n'existe pas, la parole doit le remplacer, et elle demande d'être répétée. Le statut de convalescent ne se déclare pas une fois pour toutes ; il s'entretient jusqu'à ce qu'il cesse d'être vrai.