DANSE ET CINÉMA

Entre le muet et le parlant (entre Debureau et Frédéric Lemaître, entre cette scène où le corps mime ses récits et ce théâtre déclamatif que sépare le Faubourg, celui des Enfants du Paradis de Carné), du coeur de ce fossé où la voix en s’élevant semble perdre et faire disparaître le corps qui en recevait les accents, apparaît
une double ligne silencieuse, hantée par une nouvelle idée du mouvement : celle du cinéma et celle de la danse. Ligne d’images d’une part, mobile, exploratrice, ligne de forces d’une danse qui ne tient plus en place, fait l’expérience, au-delà des formes statiques de la représentation, de dynamismes que le déséquilibre obsède mais n’arrête pas. Quasi contemporains quant à leur acte de naissance, le cinéma et la danse entretiennent une relation de miroir à la fois étrange et, sourdement, divergente. L’une refuse de se fondre entièrement dans l’effet de puissance et de fascination que l’autre déploie à une échelle réellement planétaire. L’autre éprouve cette résistance : on ne filmera jamais le délié d’une danse, on ne la saisira et cadrera que partiellement. Dialogue dissymétrique, en ce sens passionnant, ces deux arts ne peuvent se ceinturer : le cinéma doit accepter de manquer une prise, la danse doit accepter de voir filer le
tracé de ses mouvements sans qu’une image la condense toute. C’est ce désaccord initial et irréductible (fructueux aussi) que nous aborderons, en tentant d’en faire sentir les lignes de convergence et les lignes de fuite.

 

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Éric Rohmer, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Serge Daney. Qu’est-ce qu’un chorégraphe cinéaste ?

Ce qui se filme et ce qui se chorégraphie ne se confondent pas. Ce qui sépare ces deux actes (filmer et danser) n'est pas forcément un malheur d'être, mais une manière de dédoubler une sensation, une présence aux choses ou à un lieu, de telle sorte que l'on ne s'y sent pas enfermé.

 

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Andreï Tarkovski ( Le Miroir), Alexandre Dovjenko (La Terre) et Sergueï Eisenstein

En s'appuyant sur des extraits de films de Sergueï Eisenstein, Alexandre Dovjenko, Yakov Protazanov et Andreï Tarkovski, nous chercherons ici à montrer ou à suggérer qu'un temps révolutionnaire, dans l'extrême complexité de son mouvement et du destin qu'il dessine et promet, ne laisse aucune place à la danse comme puissance émancipatrice. Un corps se fait jour – commence à bouger, dirait Eisenstein – mais il ne peut se défaire ou jouer des champs de forces qui déterminent la lutte révolutionnaire. Il en dépend. Et ne peut créer de mouvements libres de droit, en un sens, que partiellement, suivant de très brèves séquences sans suite ni développement intrinsèques. Le corps convoqué par l'amorce révolutionnaire est encore lié à la figure que la Révolution se donnera, pour le meilleur comme pour le pire. Les cinéastes cités en saisissent la sèche dramaturgie par éclats soudains, éteints dans l'instant et renvoyés à un espace-temps que l'Histoire refoule et efface. Alors le cinéma (celui de Tarkovski) a le pouvoir de le dire sans le donner à voir : la danse est hors temps et hors champ, elle hante chaque corps comme un poème qui, écrit, ne se déploiera jamais comme un corps de pur mouvement. »

 

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Jean Renoir et la danse

Renoir ? Peut-être le plus chorégraphe des cinéastes, celui pour qui chaque geste a une valeur intensive, une fonction de coupe et dessine un plan virtuel qu'il n'est pas nécessaire de filmer pour que le corps en exprime et imprime l'existence. Geste effectif – non pas imaginaire ou fantasmé. Chaque film de Renoir en enregistre le tranchant, l'impact, le vide inaliénable et compose avec ses lois. Il est au coeur de l'intrigue, de la fiction et du montage, le signe ou signal d'un entre-monde, entre cinéma et théâtre, qui, développé, se révélerait celui de la danse, de ses luttes étranges, de son écriture sans générique. Catherine Hesseling en fut l'inspiratrice –
terme proche d'impératrice. Le geste dansé, chez Renoir, lui, est impératif et indéterminé, comme toute promesse tenue.

 

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Fernand Deligny, Josée Manenti et Jean-Pierre Daniel (Le Moindre geste)

Le moindre geste, le plus incertain ou le plus improbable, le moins signifiant au premier regard, décide pourtant d'une ligne de vie ou de mouvement qui, suivie, prolongée ou pas, répétée ou interrompue soudainement, que l'intuition d'un corps percevait comme une chance ou une menace. Il est en lui-même parcours. Un film, unique, sans équivalent, en a saisi les insondables valeurs, Le moindre geste de Fernand Deligny, Josée Manenti et Jean-Pierre Daniel (1962-1971). Il y a là une liberté folle, douloureuse et sans prix, qu'une danse ne peut recevoir que comme un signe ou un geste, à elle aussi adressés. Geste de la plus profonde des éthiques. Nous essaierons d'en mesurer le sens − c'est-à-dire l'attente infinie.

 

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Avec des extraits de films de Carl Theodor Dreyer, Fritz Lang et Alexandre Sokourov

Qu'en est-il des fantômes de la danse et des fantômes du cinéma ? Où prolongent-ils leur dialogue ombrageux ? Entre images et gestes perdus ? Sous les fonds d'une histoire qui se pense sans fin ? Des extraits de films de Carl Theodor Dreyer, Fritz Lang et Alexandre Sokourov en traceront l'énigme, peut-être douloureuse, peut-être illusoire.